Matsya,
Je t’écris ce mail de l’avion qui m’emmène à Washington. Il s’agit à nouveau d’un message à envoi retardé. Si tu le reçois un jour, cela signifie que je ne serai plus près de toi pour te raconter ce qui s’est passé. Je sais à quel point il peut sembler vain de t’écrire des messages que tu ne recevras peut-être jamais. Cependant, c’est important pour moi que tu saches. Si jamais il devait m’arriver quelque chose, je sais que tu es la seule personne qui me défendrait. Et aussi, même si j’ai plus de peine à l’avouer, c’est également le seul moyen efficace que j’aie trouvé d’exorciser ma peur. Avoir peur n’est guère dans mes habitudes, mais je m’apprête à prendre des risques que seule peut prendre une personne qui n’a plus le choix.
Il faut que je te mette au courant, même si je ne l’ai encore dit à personne : Jo Barnette, mon commanditaire au sein des services secrets américains, m’a ordonné de saboter notre prochain lancement. Non seulement cela représenterait une menace extrêmement grave pour Mars | Semi | Direct, mais surtout des centaines de vies humaines seraient mises en danger. Si je désobéis, ils m’enverront en prison. Mes anciennes camarades de gang mexicaines ont mis un contrat sur ma tête. Une fois là-bas, je peux compter sur Barnette pour faire en sorte qu’elles me retrouvent et qu’elles me tuent. Malgré cela, je ne peux pas me résoudre à laisser faire ce massacre.
Ne te méprends pas : je ne suis pas devenue un grande sentimentale du jour au lendemain. J’ai grandi dans un univers où le moyen le plus sûr de survivre était de frapper la première. J’ai appris à tuer comme d’autres apprennent à coudre ou cuisiner. J’ai déjà sur les mains le sang de dizaines de personnes, dont certaines étaient innocentes et ne méritaient pas de mourir. Si cela ne tenait qu’à moi, je ferais comme j’ai toujours fait par le passé : appliquer les consignes à la lettre et me moquer des conséquences. En d’autres termes, vivre et laisser mourir.
Pourquoi est-ce différent cette fois-ci ? Tout simplement parce que maintenant, tu es dans ma vie. Parce que ce qui est important pour toi l’est également pour moi. Or, je le sais, si tu avais la moindre idée de ce qui se trame, tu ferais tout pour éviter ces morts inutiles. C’est donc ce que je ferai. Pour toi.
Ma seule et unique chance d’éviter ce bain de sang consiste à aller voir le sénateur Randy St John dès aujourd’hui, à le piéger, et à le forcer à utiliser son réseau d’influence pour obliger à son tour les services secrets à revenir sur leur décision. Certes, absolument rien ne me prouve que St John peut faire cela pour moi. C’est un risque à prendre.
J’ai réussi à obtenir de la part de Jo Barnette la permission de me rendre à Washington en prétextant des rendez-vous importants aux bureaux de Lockheed-Martin et Arianespace. Je suis également parvenue à convaincre St John de me rencontrer ce soir dans un endroit discret. Je me suis fait passer pour une lobbyiste qui souhaitait verser 900.000$ à sa campagne électorale.
Mon principal problème, c’est que mes petits amis du FBI vont être sur mes talons tout au long de ces trois jours (je viens de surprendre un steward qui tentait de lire par-dessus mon épaule, sans succès bien entendu). Je suis en train d’échafauder un plan pour échapper à leur surveillance et me rendre à ce rendez-vous. Je sais d’avance que, si j’y parviens, j’aurai très peu de temps pour agir.
J’aurais tant aimé que tu saches… Rien que pour avoir le réconfort de t’entendre me souhaiter bonne chance.
B.
C’est vous qui l’avez dit…