Mardi – 11:41 pm
Le corps humain est décidément une machine bien surprenante. Je viens de passer plusieurs jours sans boire, manger ni dormir. J’ai subi des écarts thermiques qui auraient fait éclater de la brique. A l’heure qu’il est, je devrais être au fond de mon lit en train de comater façon Pete Doherty.
Mais pensez-vous donc : le fait de savoir que Larissa est en vie, la perspective de la revoir après de si longs mois de séparation forcée, l’appréhension, également, que les choses ne soient peut-être plus comme avant entre nous, tout cela me met dans un tel état d’excitation que j’ai l’impression de me retrouver dans la peau d’une ado de 17 ans qui attend son date pour le bal de promotion. Je gambade partout dans ma suite. J’ai des papillons dans le ventre. Je suis à moitié folle de joie, à moitié morte de trouille.
Au sortir de mon bain, je me sens fraîche comme un nouveau-né. J’ai même plutôt bon teint, je trouve, pour quelqu’un qui a vécu dans une grotte pendant près de deux semaines.
Oh, et bien entendu, pour que tout soit parfait, je demande qu’on m’apporte du maquillage et un petit ensemble un peu sexy. Là, vous pourrez objecter que, pour quelqu’un qui cherche à éviter d’attirer l’attention de la presse people et des espions russes, faire réveiller en pleine nuit la patronne de la boutique de lingerie la plus en vue de San Francisco pour lui acheter à prix d’or ses plus belles pièces fait plutôt partie des tactiques à éviter. Sauf que là, il y a cas de force majeure. Accueillir Larissa après ces longs mois de séparation avec le look soirée-pyjama ? No f***ing way!
Je le sais, ça va encore faire la une de la rubrique ‘caprices de stars’, mais j’assume totalement. D’ailleurs, vous qui savez les monceaux horreurs qu’on déverse tous les jours sur moi dans la presse à scandales, vous comprendrez bien que je ne sois plus vraiment à cela près…
Mercredi – 12:42 am
Ça parle de moi au journal télévisé. Interview du médecin-chef de ma clinique, une espèce de bellâtre de cinquante ans à fossettes et à dents blanches, l’air faux derche, tout à fait le genre de gusse à être le « médecin des stars ». Selon lui, mon état de santé est « très satisfaisant », et « Matsya est une femme d’une résistance et d’une volonté exceptionnelles ».
Mercredi – 1:37 am
Petite nuisette en satin et dentelle : check.
Maquillage, léger mais soigné : check.
Vernis incolore mains et pieds : check (avec une manucure ç’aurait été mieux, mais espérons qu’avec l’obscurité ça passera).
Chignon ayant l’air légèrement négligé, mais en réalité sculpté au millimètre devant la glace : check.
J’éteins la lumière, je ferme les rideaux. Larissa peut arriver quand elle veut, tout est fin prêt.
Mercredi – 2:01 am
Je sursaute en croyant entendre un bruit dans le couloir, mais c’est une fausse alerte : juste la clim qui se met en marche.
Mercredi – 2:16 am
On frappe à ma porte. Le moment est arrivé. La porte s’entrouvre.
Cependant, ce n’est pas Larissa que j’entends, mais une voix d’homme, qui dit quelque chose comme : « laissez, je vais m’en occuper personnellement ». Et là, horreur, devinez qui je vois entrer dans ma chambre ? Je vous le donne en mille : le médecin-chef que j’ai vu à la télé une heure et demie plus tôt.
Il me tient la jambe pendant dix bonnes minutes, à se vanter d’être également le médecin privé de Bruce Willis, Vin Diesel et Steve Jobs, à étaler ses diplômes de Harvard, à me dire que sa fille adore ce que je fais. En plus, il essaie de me dragouiller, c’est insupportable. Pour qu’il me prenne finalement la tension et fiche le camp, il faut que je simule une migraine.
Mercredi – 2:45 am
Toujours pas de nouvelles de Larissa. Dire que tout à l’heure elle était peut-être là, juste derrière ma porte ! J’enrage. Si ça se trouve, elle a été obligée de partir, et je ne la reverrai pas avant des mois encore, et ce fichu toubib m’a fait louper ma seule et unique chance…
Mercredi – 3:50 am
La fatigue reprend ses droits. Je m’endors sans m’en apercevoir.
Mercredi – 5:08 am
Réveil en sursaut. Une main me caresse les cheveux.
Doute affreux. Peut-être est-ce Larissa, mais qui sait si ce n’est pas ce gros connard de médecin-chef, qui serait revenu pour me violer ? Je me rue sur l’interrupteur, mais une poigne ferme arrête mon bras avant qu’il n’ait eu le temps d’atteindre son objectif. Je voudrais crier, mais une autre main se pose sur ma bouche. Je suis totalement, irrémédiablement, désespérément coincée.
- Chuuut ! Du calme, ma belle enfant. Pas de bruit, et surtout pas de lumière : il y a sûrement des caméras et des micros dissimulés dans cette chambre.
C’est elle : la voix de Larissa, qui murmure à mon oreille.
Cela devrait me rassurer, mais en fait pas tant que ça. Elle me tient avec une telle force que je n’arrive plus à bouger.
Mes yeux s’accoutument à l’obscurité. Elle a changé physiquement. Elle s’est teint les cheveux en brun. Sa blouse d’infirmière est partiellement défaite, et je crois apercevoir sur son épaule un tatouage qui n’y était pas auparavant.
Un doute me traverse tout d’un coup : en plusieurs mois de vie clandestine, il a pu s’en passer, des choses. Rien ne me dit que, depuis notre séparation, elle n’a pas été récupérée par les Russes, ou qu’elle ne s’est pas vendue à une organisation criminelle. Elle pourrait tout à fait être là pour me tuer ou m’enlever. Quand on y pense, au bas mot, je dois bien valoir quelques dizaines de millions de dollars de rançon. Je me suis peut-être bien fait avoir sur ce coup. Et là, je suis totalement à sa merci.
Elle finit par enlever sa main de ma bouche.
- Dis donc, chérie, tu aurais pu me rencarder sur le thème de la soirée ! Je m’attendais à « infirmières vicieuses », et finalement c’est « dominas tatouées » ?
- N’aie aucune crainte, ma belle Matsya : avec ta jolie dentelle et ton air effarouché, tu fais une parfaite petite patiente soumise. Ce qui convient impeccablement dans les deux cas…
Toujours en me tenant les mains, elle se positionne au-dessus de moi, tout contre moi. Bon, on ne peut pas dire que je sois bien rassurée pour autant, mais de sentir Larissa là, tout près, juste comme ça… je ne voudrais pour rien au monde qu’elle me lâche. Et puis je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j’ai la flippe, ça a tendance à décupler mon excitation.
Je lui murmure à l’oreille tout en commençant subtilement à osciller mes hanches :
- Tu as dû prendre beaucoup de risques pour venir jusqu’ici. Je suppose que c’est pour que je te dise à quel point tu es sexy avec ta nouvelle couleur de cheveux ? Tu sais, avec tes yeux bleus, ça te donne un petit côté « petite catin d’Europe de l’Est », j’adore…
- Me connaissant, tu te doutes bien que ma visite ne pouvait être qu’intéressée.
- Ah oui ? Figure-toi que je m’en doutais. Alors, tu est venue pour me donner aux Russes, ou bien pour me kidnapper et me vendre sur eBay ? Dis-moi la vérité droit dans les yeux.
Elle stoppe net, se redresse et s’assoit sur le bord du lit.
- Matsya, pour te revoir, j’ai été obligée de traverser la moitié de ce continent en me cachant de la police. J’ai dû voler, trahir et même tuer. Je ne suis pas fière de cela. Mais je l’ai fait sans aucun état d’âme, car je savais que je le faisais dans l’espoir de pouvoir un jour être à nouveau avec toi. Ce que je veux aujourd’hui, c’est vivre près de toi.
Je pourrais refuser de la croire. Rien ne me prouve qu’elle me dit la vérité. Une partie de moi me dit de me méfier. Là, je pourrais crier si je le voulais. Mais au moment où elle se penche pour embrasser mes lèvres, je me rends compte que la dernière chose au monde dont je serais capable en cet instant, c’est de lui résister.

C’est vous qui l’avez dit…