
Mardi – 4:23 pm
L’hôpital, c’est censé être un endroit où on est quand on se sent mal… mais là, on va dire que c’est l’exception qui confirme la règle. La chambre où je suis est digne d’un cinq étoiles, avec une vue splendide sur toute la Baie de San Francisco. Un plateau m’attend sur ma table de nuit. Sous la cloche d’argent, un carpaccio de saumon sauvage aux asperges et à l’aneth, très joliment présenté. Dans le seau, un Chablis 2005, juste à la bonne température. Et une bouteille d’Evian, dont je m’empresse de me servir un verre.
Un petit tour sur le balcon. La lumière du soleil. L’horizon. Le vent salé. Je revis…
Je ne sais pas ce que j’ai pu dire comme conneries quand j’étais dans les vapes, mais ça n’a pas dû être bien brillant. Dans mon délire, je me souviens avoir vu mon père et ma mère. Dans l’ambulance, je me rappelle aussi avoir dit à une infirmière qu’elle était belle, parce que je trouvais qu’elle ressemblait à Larissa. Bref, j’espère que rien de tout ça n’a été filmé, parce que sinon, bonjour les retombées presse demain… Déjà que ça ne va pas être facile d’expliquer aux journalistes pourquoi la femme supposée indestructible qui doit aller sur Mars est tombée dans les pommes au cours d’un vulgaire exercice, si en plus il faut que je m’explique sur les paroles que je bredouille dans mes moments de semi-conscience, on n’est pas sortis de l’auberge.
Ce que j’espère, en tout cas, c’est que la mission n’a pas capoté à cause de moi. A 99% de chance, l’igniteur a été perdu et ils se sont scratchés. Ou bien – à peine mieux – ils ont récupéré la pièce, mais ils ont été contraint à m’abandonner dans l’espace, ce qui a dû leur valoir une lourde pénalité. C’est certain : à l’heure qu’il est, ils doivent m’en vouloir à mort.
Mardi – 4:51 pm
Je vais bientôt devoir faire face à mes responsabilités, car on frappe à ma porte… et c’est Dora.
- Chérie, si je te vois ici, c’est qu’on a été éliminés, je suppose ? Aïe, aïe aïe, ne me raconte pas ! Sergueiev a dû me traiter de tous les noms. Désolée, désolée, désolée, choupette. Je suis le maillon faible, je mérite le goudron et les plumes.
- Absolument pas : non seulement la phase d’isolement est achevée, mais nous sommes les seuls sur les huit Modules à avoir réussi cette dernière mission ! Je voulais justement te féliciter.
- Sans rire ? Mais… la pièce que nous étions allées chercher toutes les deux, elle s’est envolée dans l’espace, pas vrai ?
- Sauf que j’ai réussi à la récupérer. Quand tu t’es évanouie, tu as eu le réflexe de me prévenir, et du coup j’ai pu mettre en marche les réacteurs de ma combi immédiatement. Elle n’était pas partie trop loin, et en moins d’une minute, j’ai pu la rattraper.
- Comment y es-tu arrivée ? J’étais accrochée à toi par un câble. C’est impossible de piloter une combi avec un poids mort comme celui-ci !
- C’est moins difficile que ça en a l’air. Il faut réussir à anticiper les mouvements de balancier et y aller très progressivement. Le plus délicat, ça a été de saisir l’objet avec mes gants.
- Et tu as eu assez de propulseur pour nous traîner toutes les deux pendant plus d’une minute, et revenir ? C’était hyper-risqué, tu aurais pu y rester. On était à un poil de rentrer dans l’atmosphère.
- Effectivement, ça, ça a posé problème. Une fois l’igniteur récupéré, je n’avais plus rien en réserve. A ce moment, j’ai bien cru que tout était fichu, mais Dick a pris le contrôle de ta combi à distance et a réussi à nous ramener à bon port toutes les deux. Ensuite, ça a été la course. La pièce n’était qu’à moitié bonne et il a fallu la re-paramétrer manuellement. Jusqu’à la dernière seconde on ne savait pas si ça allait marcher ou non. Mais une fois le moment venu, tout s’est déroulé à merveille, et on a atterri en douceur. A ce moment, les portes se sont ouvertes, ils ont annoncé la fin de l’isolement et on a pu faire venir les secours pour toi.
- Ma poulette, t’as assuré. T’es une vraie astronaute. T’as du talent, petite garce. T’es de la graine de héros.
- Matsya, je peux t’avouer quelque chose ? Un truc qui me pèse vraiment. Je te préviens : ça ne va pas te faire plaisir.
- Put it there, darling, if it weighs a ton.
- Au début de la mission, avec ce qui est arrivé à Scott, je te détestais. Je te détestais vraiment. J’ai pensé et dit des choses horribles sur toi. Mais maintenant, quand je vois ce qu’on a vécu ensemble, qui tu es vraiment, ce dont tu es capable, avec le recul, je me dis que c’est toi qui es top et que c’est Scott qui était un con. J’ai vraiment honte de moi.
Une larme roule sur sa joue. Elle est vraiment touchante. Elle continue, la voix étranglée.
- Tu sais, à peine sortie du Module, j’ai tout de suite sauté dans ma voiture, sans prendre le temps de manger, ni même de prendre une douche. Les médecins étaient contre, Sergueiev était contre, mais pour moi, c’était plus important que tout : Matsya, si je suis venue ici, c’est pour te demander pardon. Pardonne-moi, je t’en supplie, pardonne-moi !
- Allez, viens là. C’est déjà oublié, on n’en parle plus.
Je la serre dans mes bras. Je n’ose pas le dire, mais je suis, moi aussi, morte de honte. Elle ne le sait pas, mais je suis mille fois pire qu’elle.
Pour ceux d’entre vous qui ne l’avaient pas déjà deviné, mon plan, c’était de laisser Dora passer les sélections jusqu’à ce qu’une combi soit réalisée pour elle. Et, si Larissa avait refait surface d’ici là, de l’évincer aussitôt pour donner sa combi (et sa place dans le vaisseau) à Larissa. Vu que leurs mensurations sont les mêmes, à un chouia près, la chose aurait été facile.
Seulement, maintenant que j’ai Dora en face de moi, si talentueuse, si candide, je n’ai juste plus le cœur à cela. Si ça se trouve, à l’heure qu’il est Larissa est morte, ou bien elle m’a complètement oubliée. Et moi, j’aurais été prête à sacrifier Dora, qui a travaillé honnêtement pour arriver là où elle est, et tout ça juste pour la probabilité incertaine que Larissa revienne dans ma vie ? Mais quelle salope je suis ? Du coup, moi aussi je commence à pleurer comme une madeleine…
- Tu dois être morte de faim, petite Dora. Que dirais-tu que je te fasse monter quelque chose à manger ? Et en attendant que ça arrive, on peut se partager ce joli petit carpaccio. Tentée ?
Je soulève la cloche, ses yeux reprennent vie lorsqu’elle hume l’odeur de l’aneth. Elle fait oui de la tête en essuyant ses larmes.
- Allez, ce sera notre premier petit gueuleton post-Module ! J’appelle le room service et pendant ce temps tu nous installes sur la table, ça ne te dérange pas ?
- Pas de problème, c’est prêt dans une minute !
Pendant que je suis au téléphone, Dora me tend un papier plié.
- Tiens, c’est tombé du plateau, ça doit être pour toi.
Le combiné sur l’oreille, je déplie négligemment la note manuscrite. Et là, mon sang ne fait qu’un tour. Aucun doute possible : c’est l’écriture de Larissa.
« Je passerai te voir cette nuit vers 2h du matin.
Merci de m’avoir dit que j’étais belle.
L. »
Que de rebondissements! Suspense insoutenable…
Bellissima Matsya,
Je ne pensais pas revoir le piment venu du froid… en infirmière qui plus est ?!? Yeeeeeeeeeees !! Vite la suite, la suite… PS: viens, viens voir le docteur non n’aie pas peur
http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/internet/d/des-images-geantes-de-mars-sur-worldwide-telescope_24454/
Doc Rodrigo > Il va falloir qu’on parle un peu de tes fantasmes (et de tes goûts musicaux), parce que là je suis un peu inquiète
Loki > Canon ! Carrément plus joli que sur mars.google.com