Isolement (jour 7) – Finalement, l’eau, c’était pas si mal (même sans alcool dedans)
Par Matsya

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Vendredi – 6:39 pm

Message d’alerte :

Il reste 22 litres dans votre conteneur d’eau douce. Il est conseillé d’utiliser en priorité l’eau en provenance du dispositif de recyclage. Cette eau est pure à 99.8% et ne présente pas de risque pour la santé.

Génial. Il nous reste trois jours à tenir. Ca nous fait à peine un litre d’eau douce par jour et par personne.

Au fait, j’ai consommé combien d’eau hier ? Pas plus que d’habitude, me semble-t-il. Bon, j’ai bu mes deux litres, comme n’importe quelle bonne élève qui suit à la lettre les conseils de ses nutritionnistes. Ah, oui, et j’ai aussi arrosé les plantes. Quel gâchis ! Au moins un litre, si mes souvenirs sont bons. A y repenser, j’en ai mal au cœur.

Et puis bien sûr, il y a les trois douches que j’ai prises, mais ça, ça ne compte pas, ça fait partie des choses de première nécessité. En effet, dans cette atmosphère confinée, avec cette promiscuité permanente, en étant obligée de faire tous ces exercices physiques, trois douches par jour, c’est le strict minimum. En dessous de trois douches par jour, vous devenez une bête. Vous incommodez vos coéquipiers avec vos odeurs de bouc. Toutes les filles qui lisent ce post seront donc d’accord avec moi : trois douches, ce n’est pas de l’égoïsme, c’est une question de respect.

Bon, supposons que, par pure honnêteté intellectuelle, je décide d’inclure les douches dans mon petit calcul. Alors, ça fait combien de litres, une douche ?

- Au bas mot 30 litres, me répond Dick avec un sourire narquois, lorsque je lui pose la question dans le creux de l’oreille.

- Ah ouais, quand même…

OK, admettons : j’ai peut-être consommé un peu trop d’eau. Mais une chose est sûre : je ne suis pas la seule. La vérité vraie, c’est qu’on s’est quand même tous fait avoir comme des bleus avec cette histoire de flotte. Jamais pendant les briefings préparatoires il n’a été fait mention d’une quelconque restriction en eau potable. Du coup, même si personne n’est vraiment capable de dire qui a utilisé combien de litres, aucun d’entre nous n’a véritablement prêté une attention très importante à sa consommation d’eau. La capacité initiale du conteneur était tout de même (je l’apprends maintenant) de 1500 litres, ce qui fait plus de 50 litres par jour et par tête de pipe.

Ce que je trouve quand même hallucinant dans cette histoire, c’est que ce putain de Module, qui n’hésite pourtant jamais à nous réveiller en pleine nuit sitôt qu’un panneau solaire a le moindre pet de travers, ait attendu que le réservoir soit presque totalement vide pour nous avertir. Aucune alerte préliminaire, aucun signal à l’écran. Rien. Pour consulter le niveau du conteneur d’eau potable, il faut aller farfouiller dans un sous-sous menu de l’interface de contrôle.

Aucun doute : Sergueiev nous a tendu un piège. Il a voulu nous faire passer un message, et a utilisé la méthode la plus trash possible pour le faire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a bien réussi son coup, ce salaud. Dorénavant, je peux vous le jurer, surveiller ma consommation d’eau deviendra une seconde nature…

Vendredi – 6:45

On s’organise. Chacun sa bouteille d’eau. Un demi-litre par personne et par jour, histoire de ne pas se retrouver à court en cas d’imprévu. En revanche, en ce qui concerne l’eau recyclée, c’est la fête au village : on a un bon gros conteneur de 1200 litres rien que pour nous.

Ce qui signifie que, si on ne veut pas mourir déshydratés, il va falloir se résoudre tôt ou tard à boire cette fichue eau recyclée. A se laver avec également. A faire notre vaisselle avec.

Or, la seule pensée de devoir mettre ma peau et mes muqueuses en contact avec cette horreur me fait déjà frissonner. Parce que l’eau recyclée, il faut tout de même voir ce que c’est. Une odeur de chlore à faire pâlir n’importe quelle piscine municipale. Elle est tellement trouble qu’on la croirait tout droit essorée d’une serpillère. Quant au goût… je n’ose même pas imaginer. Certes, cette eau est « pure à 99.8% », mais sachant que les 0.2% restants sont en provenance directe de notre évier et de nos toilettes, que penseriez-vous à ma place ?

Et pourtant, il va bien falloir la goûter.

Je me lance. Mais hors de question que ce soit moi qui y aille la première :

- Et si on se faisait une petite dégustation ? Dick, tu ferais un si formidable sommelier…

- Pourquoi moi ? Pitié !

- Allez, un peu de galanterie, pour une fois. Je te sers un petit fond de verre, tu vas nous dire si c’est du Merlot ou du Cabernet Franc.

- Mmmh… Millésime ensoleillé, c’est sûr. Un bouquet puissant et beaucoup de longueur en bouche. Mes chers coéquipiers, je vous propose de trinquer à la santé du Professeur Sergueiev, qui nous a permis de faire la connaissance de ce petit nectar. Un, deux, trois… cheers !

Mon Dieu, c’est inhumain. Le terme le plus approprié pour décrire ce goût serait probablement « jus de chaussettes ». Ou plutôt, pour être tout à fait exacte, « jus obtenu de la décantation d’une chaussette de clodo dans de l’eau d’égout pendant une bonne quinzaine de jours ».

On se regarde tous, la bouche encore pleine.

Surtout, ne pas rire.

Dick et Curt ont l’air de trouver ma tête décidément très drôle et, du coup, ils font eux aussi des tronches pas possibles. Résister. Ne pas les regarder, ils seraient fichus de me faire marrer. Vite, se tourner vers Dora, qui a réussi jusqu’à présent à conserver son calme. Mais au bout de deux secondes à me regarder avec mes yeux de cocker et ma bouche tordue, elle explose de rire, s’étouffant pitoyablement avec l’eau recyclée.

La réaction en chaîne est redoutable. Curt éclate de rire à son tour, et, en se retournant sur sa droite pour éviter de m’arroser avec l’eau qu’il avait dans la bouche, il en pulvérise la moitié sur Dick. Lequel – pas classe du tout – recrache toute sa flotte sur la table avant de se mettre à pouffer comme un possédé. Quant à moi… je vous passerai les détails : on retiendra simplement que c’était classé 12 sur l’échelle de Richter.

Pour punir Dick de m’avoir aspergée, je prends ma bouteille d’eau et je lui jette le contenu au visage. Il se venge immédiatement. En moins de dix secondes, la dégustation dégénère en water fight général.

Oui, avec les précieuses bouteilles d’eau douce.

Parce qu’arrivés à ce stade, on n’en a plus rien à secouer. Quitte à boire de l’eau recyclée, autant s’y mettre à fond, et à le faire en se marrant. De toute façon, sur Mars, on n’aura rien d’autre…

8 Responses to “Isolement (jour 7) – Finalement, l’eau, c’était pas si mal (même sans alcool dedans)”

  1. Commentaire par Grégoire Lemaire — mars 9, 2010 @ 1:55
    et oui vive les bars à eaux, ce serait peut être l’occasion d’en ouvrir un sur Mars ? je suis sur qu’il viendrait des clients de toutes la galaxie … bon voyage !

  2. Commentaire par foxxy1 — mars 9, 2010 @ 3:36
    Il faudra se venger bien entendu, va falloir planter du cépage Bordelais sur Mars (une fois terraformée.

  3. Commentaire par foxxy1 — mars 9, 2010 @ 4:14
    Trop vite appuyé sur submit, j’espère que tu vas bien toi !
    Bisettes

  4. Commentaire par catastrophy — mars 12, 2010 @ 5:35
    Rien n’est chimiquement pur !

  5. Commentaire par Matsya — mars 18, 2010 @ 9:23
    Foxxy > selon mes sources, le sol martien serait bon pour planter des asperges, mais pour des vignes, effectivement, il va falloir un peu de terraformage. Peut-être qu’en s’y prenant bien on peut faire de la gnôle avec des asperges, tu me diras… Intéressé ?

  6. Commentaire par Loki — juillet 21, 2010 @ 3:54
    Enfin même si le sol convient aux asperges, il doit falloir une sacrée serre.. Et une sacrée irrigation, avec le risque que l’eau disparaisse. Finalement la culture en pot, c’est tout ce qui reste. Mais dans ce cas puisqu’on y est, autant ramener un bon sac de terreau.

  7. Commentaire par Loki — juillet 21, 2010 @ 3:58
    Sinon, c’est triste une cruche sans eau..

  8. Commentaire par Matsya — juillet 21, 2010 @ 8:29
    Loki < LOL, bien vu :)

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