Lundi – 3:45 am
Réveil en pleine nuit. Avec une bonne demi-douzaine d’alertes par jour et presque autant chaque nuit, l’alarme est vite devenue une une sorte de compagne pour nous. Comme un animal familier, sauf que c’est lui qui vous siffle pour que vous veniez au pied.
Du coup, c’est pavlovien, maintenant : en moins de deux, nous voilà tous au garde-à-vous devant l’écran principal, les cheveux en bataille et les yeux gonflés de sommeil sous cette lumière rouge qui nous donne des mines épouvantables.
Scénario d’urgence : un astronaute a été grièvement blessé en orbite terrestre, mais le vaisseau n’est pas équipé du nécessaire pour opérer votre coéquipier dans les meilleures conditions. Un ravitaillement d’urgence arrive par la voie d’une navette Soyouz. Cependant, le système de guidage automatique du Soyouz a subi une défaillance, et l’amarrage doit être contrôlé manuellement depuis le vaisseau. A ce stade, la navette est à 60 km du vaisseau et arrive sur vous à une vitesse relative de 120 km/h, ce qui vous laisse exactement trente minutes pour agir.
Une faute de trajectoire, et c’est la collision.
Une erreur de procédure, et c’est la décompression.
La vie de notre coéquipier est entre nos mains.
Et surtout, si on se plante sur cette manoeuvre-là, c’est la dégringolade au classement pour Dora et Curt, ce qui nous garantira la soupe à la grimace pendant les huit jours qu’il nous reste à passer ensemble…
Désignée volontaire : Matsya !!!
Oops. Je ne sais pas pourquoi, mais personne autour de moi n’a l’air rassuré. Confiante malgré les tronches livides de mes chers teammates, je m’installe calmement au simulateur.
En vérité, j’ai déjà eu l’occasion de répéter cette manoeuvre par le passé, notamment avec Larissa, qui trouvait notamment très drôle le décalage technologique entre le bon vieux Soyouz (un engin si vieux qu’elle avait eu elle-même l’occasion de le fréquenter du temps de l’Union Soviétique) et notre vaisseau ultra-moderne. Du coup, je la maîtrise pas trop mal. Mais, par pur sadisme, je n’ai pas envie de le leur dire…
H-30 minutes
Le Soyouz s’approche. A cette distance, on a la sensation trompeuse qu’il se déplace extrêmement lentement. La trajectoire semble bonne, j’enclenche les rétrofusées pour freiner son approche. Pour l’instant, ça se présente plutôt pas mal.
H-20 minutes
Tout va toujours pour le mieux. Je tente de rester concentrée malgré la fatigue. Pas mes coéquipiers, qui baîllent plus ou moins ostensiblement et ne rêvent que de retrouver leur couette.
H-16 minutes
Dick retourne se coucher en disant que ces exos sur simulateur sont le meilleur remède contre l’insomnie après le documentaire animalier.
H-9 minutes
Le Soyouz, qui n’était jusqu’alors qu’un pixel sur l’écran, commence à devenir nettement visible. Râle horrifié de l’assistance et réveil en sursaut de Dick, qui accourt en pyjama : l’engin arrive A L’ENVERS. Comme dans les vidéos que vous voyez plus bas, mais le dessus en-dessous et le dessous au-dessus. C’est catastrophique, car même si l’approche se déroulait comme sur du velours, cela se soldera au mieux par l’incapacité d’accéder à la cargaison, ou au pire par des dommages sur les deux appareils.
Les conseils paniqués les plus farfelus fusent :
- Repousse le Souyouz ! Refuse l’amarrage, sinon c’est la collision !
[Possible, mais si je m'amuse à faire ça, mon coéquipier meurt et tout le monde perdra un max de points]
- Tente le retournement, c’est possible !
[Non, ce n'est pas possible, et ce serait d'ailleurs tout à fait suicidaire : en effet, le Soyouz n'a plus assez de carburant pour effectuer ce retournement et se stabiliser ensuite]
- Stoppe le Soyouz, on fera une sortie en scaphandre pour décharger le contenu !
[Ce qui serait tout à fait stupide, puisque, pour faire transiter les équipements de chirurgie, il faudrait les faire passer dans le vide intersidéral. Ce qui, par décompression ou sous l'effet du froid, ruinerait à coup sûr la précieuse cargaison]
- Ou bien on fera une sortie pour retourner manuellement le Soyouz en utilisant les tuyères de nos scaphandres.
[Moins bête, déjà, mais à ma connaissance le simulateur ne prévoit pas cette option, donc risqué à envisager]
Je décide de mettre fin à cette avalanche d’avis non-sollicités :
- Merci mes amours, pour vos petits conseils. Mais souvenez-vous de ce vieil adage du Professeur Sergueiev : « tant qu’il est est aux commandes, le pilote a toujours raison, surtout quand il a tort ». Vous n’avez donc pas le choix : vous serez obligés de faire confiance à votre pilote, même si c’est une blonde !
Impassible (et pas peu fière de ma petite réplique), je laisse le Soyouz s’approcher, toujours à l’envers. Regard médusé de Curt et Dora. Sourire amusé, quoiqu’un tantinet crispé, de Dick.
H-2 minutes
Le Soyouz est encore à l’envers.
Sans décoller mes yeux de l’écran, je prends la parole sur un ton hyper-solennel :
- Mes amis, pour réussir cette manoeuvre, je sais ce qu’il nous faudra : une intervention de Dieu. C’est pourquoi je vais vous demander de vous unir à moi maintenant pour chanter à la gloire du Seigneur. Glooory, Glory Halleluuuuuujah. Glooory, Glory Halleluuuuuujah.
Curt et Dora me prennent pour une folle. Mais Dick, lui, joue le jeu. D’une belle voix de baryton que je ne lui connaissais pas, il entonne avec entrain : Glooory, Glory Halleluuuuuujah…
Est-ce du bluff, ou bien a-t-il vraiment confiance en ma capacité à maîtriser la situation ? Peu importe : en l’occurrence, ce que je vois, c’est qu’il me témoigne publiquement sa confiance. Et ça, c’est le meilleur service qu’il puisse me rendre. J’en suis authentiquement touchée, et je m’en souviendrai le moment venu. Dick est peut-être un salaud, mais c’est un BON coéquipier…
H-30 secondes
Le Soyouz est toujours à l’envers.
H-20 secondes
Curt tente sa dernière chance :
- Matsya, tu es sûre que…
- Tais-toi et prie.
Il se met à chanter faux.
- Je n’ai pas dit « chante », j’ai dit « prie ».
H-10 secondes
H-9 secondes
H-8 secondes
H-7 secondes
H-6 secondes
H-5 secondes
H-4 secondes
H-3 secondes
H-2 secondes
H-1 seconde
***CONTACT***
Amarrage confirmé à 4:17 minutes du matin. Vous pouvez procéder à l’ouverture du sas.
Regards incrédules du reste de l’équipage.
- Alors, les choupis, qu’est-ce que vous dites de ça ? Qui est-ce qui va m’apporter le petit dej au lit pendant trois jours pour se faire pardonner de n’avoir pas fait confiance à Matsya, la plus grande pilote de Soyouz de toute la Côte Ouest ?
- Mais… mais Matsya, dit Curt avec l’air de quelqu’un qui vient de voir un mec marcher sur l’eau, tu sais comme moi que le sas n’est pas prévu pour ça. C’est théoriquement impossible d’amarrer un Soyouz à l’envers !
- Si tu me parles de théorie, darling, c’est que tu manques de pratique. Si, comme moi, tu avais répété ce scénario de simulation pendant ton temps libre, tu te serais aperçu que ce programme comporte un gros bug, qui fait s’afficher le Soyouz à l’envers. As-tu remarqué qu’à aucun moment le logiciel ne nous a envoyé de signal d’alerte ? Ca ne t’a pas mis la puce à l’oreille ?
- Dis donc, coquine, tu t’es quand même bien moquée de nous avec tes prières, rétorque Dick.
- Pas du tout mon petit Dick. J’en avais bel et bien besoin, de l’aide de Dieu. Seulement, je ne priais pas exactement pour la même chose que vous : moi, j’implorais le Seigneur pour que le bug soit toujours présent en dépit des 15 000 demandes de rectification que j’ai envoyées depuis un mois. Heureusement, il y a au moins une chose en laquelle on peut avoir confiance en ce bas monde : les informaticiens, ça ne répare jamais les bugs à temps…
Pour vous faire une idée : une vidéo d’amarrage de Soyouz à la Station Spatiale Internationale (attention, Dick n’a pas menti : c’est franchement soporifique !)
j’aime venir de temps en temps sur ce bog… très spécial.
j’avoue qu’il y a quelque chose que je n’ai jamais vu ailleurs.
Maintenant une question plus technique… j’ai vu le doc en pdf… je suis inscrit sur scribd ; je voudrais savoir si tu as soumis un doc de tous les fichiers du blog ou si tu as fais autrement, car j’ai un site que j’aimerai transformer en pdf….
si l’explication technique est longue tu peux m’adresser un mail…
cordialement,
danie,l fan de cette blondéesse
daniel
A très bientôt !
M.