
From: bl4kktul1p@gmx.de
To: matsya@marssemidirect.com
Subject: no subject
Encore un coup de ceinture. Le cinquante-septième. Du côté de la boucle, bien entendu. Chaque coup déchire les chairs et produit une douleur lancinante. Si je n’ai pas accès à des soins rapidement, les blessures risquent de s’infecter.
- Je vais te reposer la question, et cette fois-ci tu vas me répondre. Tu as été vue t’enfuir en compagnie des Escandalosas. Dans la chambre d’hôtel on a retrouvé des armes. Pour toute l’opinion publique, tu es une meurtrière et une meneuse de gang. Tu es tout ce dont notre pays veut se débarrasser. En plus, tu sais que c’est Juanita Mendoz qui t’a dénoncée. Alors n’aggrave pas ton cas et dis-moi : où se trouve la planque d’armes des Escandalosas ?
Ortiz, l’inspecteur qui m’interroge, est un ancien boxeur professionnel. L’interrogatoire, c’est sa spécialité. Il est reconnu et craint dans toute la ville pour sa brutalité et son pouvoir de persuasion. Mais là, c’est perceptible, il commence à fatiguer un peu. Probablement n’a-t-il pas l’habitude qu’un interrogatoire se prolonge plus de dix heures sans avancer d’un iota, comme c’est le cas de celui-ci. Par fierté, il refuse de laisser la main à ses collègues.
C’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les amateurs. De vrais professionnels (j’en ai fait autrefois partie) auraient su prendre leur temps. Dans mon unité au KGB, avant même de démarrer l’interrogatoire, nous laissions le suspect croupir dans une cellule pendant trois jours, les mains attachées derrière le dos. De cette manière, celui-ci arrivait à l’interrogatoire épuisé, trempant dans sa propre urine, ce qui facilitait considérablement le travail.
Je décide de prendre enfin la parole, mais ce n’est pas à Ortiz que je m’adresse :
- Dites, vous, au fond de la pièce, dis-je en anglais à la silhouette adipeuse en costume bleu que je vois se balancer depuis plusieurs heures déjà sur une chaise, dans la pénombre. Peut-être pourriez-vous dire la vérité à votre collègue ? Cela lui éviterait peut-être de faire des heures supplémentaires pour rien…
Surpris, il se redresse. Je ne m’étais pas trompée : l’homme me répond avec un fort accent texan.
- Oui, et quelle est-elle, la vérité ?
- La vérité, c’est que si je vais en prison dans ce pays, les Escandalosas me feront tuer de peur que je ne parle. Quitte à mourir, je préfère que ce soit pendant mon interrogatoire. Au moins, cela m’évitera de traîner une réputation de balance jusqu’après ma mort.
- Inspecteur Ortiz, voudriez-vous bien nous laisser cinq petites minutes ?
Ortiz se retire en prétextant que de toute façon c’était l’heure de sa bière. L’homme approche sa chaise pour me chuchoter presque à l’oreille.
- Mon nom est Joseph Barnette, et je suis agent de la CIA. Je sais qui vous êtes, Larissa, mais la police locale ne le sait pas. Si vous coopérez, je peux faire beaucoup de choses pour vous.
- Peut-être daignerez-vous m’éclairer sur le sens précis du terme « coopérer » ?
- Depuis la mort de Pablo M., le pays connaît une guerre des gangs sans précédent. La presse s’en est mêlée, et la lutte contre les gangs a été promue grande cause nationale. Du coup, pour le gouvernement de ce pays, il est hors de question de laisser partir la première suspecte du grand coup de filet qu’ils sont en train de mettre en place. Cela leur coûterait probablement les prochaines élections. En revanche, si vous acceptez de témoigner contre Juanita Mendoz, nous aurons les mains libres pour vous faire partir discrètement vers les Etats-Unis sous une fausse identité…
- … pour me jeter en prison une fois là-bas ? Je suis recherchée par les Fédéraux, vous vous souvenez probablement.
- Aucun risque. Non seulement nous vous blanchirons, Larissa, mais en plus de cela, nous vous permettrons de réintégrer Mars | Semi | Direct. Nous savons vous et moi que Matsya entretient une affection toute particulière à votre égard. Elle sera ravie de vous laisser la rejoindre.
- Et que demanderez-vous en échange de tant de générosité ?
- A Washington, Mars | Semi | Direct suscite énormément de curiosité, et, je dois l’avouer, une certaine inquiétude également. Il est devenu impératif que nous sachions comment cette organisation fonctionne de l’intérieur. Vous serez les yeux et les oreilles du gouvernement américain. Si vous faites tout ce que nous vous dirons de faire, vous ne serez jamais plus inquiétée. Dans le cas contraire, nous ne pourrons plus vous tenir à l’abri, ni de la justice, ni de vos ennemis dans les milieux de la pègre.
- Cela inclut-il la possibilité que vous me demandiez de saboter la mission ou de nuire à Matsya ?
- Sur le principe, aucun cas de figure n’est exclu. Le contenu précis des instructions qui vous seront données par nos services n’est pas encore établi à ce jour. Sachez en tout cas que vous ne nous doublerez pas. Nous avons d’autres agents infiltrés, et ceux-ci veilleront sur vous de très, très près. Une dernière chose : cette offre est à prendre ou à laisser. J’espère que vous vous rendez bien compte du pétrin dans lequel vous vous êtes fourrée.Vous n’êtes guère en position de négocier…
- Quand dois-je vous donner ma réponse définitive ?
- Mettons… dans deux heures.
Il essuie son front plein de sueur et quitte la pièce en se dandinant. Ortiz revient avec une Corona à la main, et rote bruyamment avant de se remettre au travail.
C’est vous qui l’avez dit…