Isolement (jour 2) – Opération Sourire Forcé
Par Matsya

Dick

Dimanche – 6:45 am

Depuis le petit coup de défibrillateur d’hier soir, l’ambiance est à couper au couteau dans mon Module. Certes, Dora et Curt – leur sélection en dépend – se démènent pour détendre l’atmosphère à coups de high fives et de ruses d’animateur de colo, mais la gêne demeure néanmoins palpable.

Ils ont beau me promettre en riant jaune que nos superpouvoirs nous permettront de rattraper notre score sur le reste des épreuves, je sens qu’ils m’en veulent quand même. Non pas pour ce que j’ai fait à Scott, bien entendu : ils sont bien trop contents de voir s’évincer de lui-même un concurrent figurant dans le top 10. Non, ce qui les préoccupe, ce sont les points qu’ils risquent de perdre au classement suite à cet incident. Evidemment, moi qui suis hors-compétition, je dois être perçue comme totalement incapable de comprendre ça.

Pourtant, si mes souvenirs sont bons, je n’étais pas la seule à chanter pour encourager Scott quand il transpirait sur le simulateur. Quand j’ai entonné mon We Are The Champions, ils ne se sont pas fait prier pour me joindre. La seule chose qui les ait retenus de m’accompagner pendant tout le temps où je chantais, c’est le risque d’être vus beuglant comme des casseroles par 26 millions de téléspectateurs…

Bref, il m’en veulent, et moi je leur en veux un peu aussi. Mais personne n’ose rien se dire. Et il nous reste 9 jours à passer ensemble. Je prie pour qu’il se passe quelque chose. Un tremblement de terre. Une alerte à la bombe. Une invasion japonaise. N’importe quoi, pourvu que que ça mette fin à ce status quo insupportable.

Dimanche – 9:45 am

C’est annoncé : un nouvel astronaute va être intégré dans notre Module. Notre sauveur est peut-être arrivé. Après quelques minutes de suspense, les portes s’ouvrent. Sur la passerelle, en contrejour, on a du mal à voir qui c’est. On entraperçoit vaguement une silhouette d’homme, bien bâti, un mètre quatre vingt dix environ. Mais dès que la lumière éclaire son visage, je le reconnais.

Dick. Je me jette immédiatement dans ses bras.

- Hé bien, me murmure-t-il à l’oreille, pas dupe de mon petit jeu. Je croyais que tu me tenais pour le grand méchant dans cette histoire ?

- Tu n’as jamais été été qu’un tout petit méchant, lui dis-je les dents serrées. Et le moment est venu de te racheter en faisant une bonne action, pour une fois dans ta vie.

- Tu sais bien que je ferais tout pour toi, très chère Matsya, des bonnes actions comme de très mauvaises… Que puis-je pour te rendre heureuse ?

- Ne dis rien et souris. Aie l’air content de me voir.

- Aucun problème : sourire, c’est ce que je fais de mieux.

Puis il se tourne vers Dora et Curt avec un air délicieusement affable et leur lance sur le ton de la plaisanterie :

- Soyez rassurés, tant que je serai là, Matsya ne fera de mal à personne…

C’est totalement foireux comme blague, mais au moins ça les fait rire de bon coeur. Le conflit rampant semble désamorcé, au mois pour l’instant. J’administre à Dick une petite fessée symbolique pour le punir de son impudence, mais au fond de moi-même je suis rassurée. La vie du Module peut enfin commencer sur un mode un peu plus… normal.

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