
Mardi – 4:45 pm
La réunion est calée dans mon agenda. Je l’ai déjà fait déplacer quatre fois, mais cette fois-ci je ne peux malheureusement plus y échapper. Ordre du jour : « Prep. PR Lancement ERV ».
En d’autres mots, nous devons nous voir afin de définir la stratégie de communication qui accompagnera l’envoi sur Mars de notre second module, l’Earth Return Vehicle (ERV). Comme son nom l’indique, l’ERV est l’engin qui nous servira à revenir sur Terre une fois nos quelques mois sur Mars achevés.
C’est un événement majeur dans le déroulement de Mars | Semi | Direct, et ce sera l’occasion de faire parler de nous (c’est-à-dire de moi, bien entendu) dans toute la presse mondiale. Le module à lui seul a coûté pas loin d’un milliard de dollars. Avec leurs 200 millions de chevaux (l’équivalent de quelque 600 avions de chasse), les moteurs que nous allons utiliser pour propulser la bête sont les plus puissants jamais mis en service dans l’histoire de l’humanité.
Alors, allez-vous me demander, pourquoi est-ce que ça me fait autant CHIER d’aller à cette foutue réu ?
Réponse : parce que Dick y sera. Or, depuis que je sais que c’est lui qui, sur ordre de Vladimir Poutine, a tenté de faire évincer Larissa de la mission en truquant les sélections, Dick est la dernière personne sur Terre avec qui j’ai envie de papoter.
Ma tactique : me planquer un bon quart d’heure aux toilettes, histoire d’être sûre que Sergueiev et ma chargée de com MaryAnn soient là avant moi.
Mardi – 5:03 pm
Abomination : Dick est seul dans la salle. Il me voit à travers la porte en verre, je suis obligée d’entrer.
Tout sourire Ultra-Brite, il me tend son iPhone.
- Il paraît qu’il y a une application pour tout. Moi je viens d’en trouver une qui prédit l’avenir. Et sais-tu ce qu’elle me dit ? Que je dois m’attendre à une naissance très bientôt. Et elle ne ment pas : en un sens, ce prochain lancement est notre premier bébé commun…
S’il croit que sa petite manoeuvre de charme préparée à la va-vite m’impressionne, il se met le doigt dans l’oeil. Pour marquer le coup, je lui envoie un petit scud.
- Une mère ancienne taularde, un père producteur véreux trichant aux émissions de télé-réalité. Ta boule de cristal te dit-elle si notre rejeton finira aussi mal que ses parents ?
Il ne se démonte pas, et répond du tac au tac.
- Comme ses heureux géniteurs, notre ERV ira sur Mars et retournera sur Terre, sain et sauf. Nul n’échappe à son destin !
J’en ai ma claque de ses petites acrobaties verbales, je lui rentre carrément dans le lard.
- Ouais, surtout maintenant que le beau Prince Dick a mis hors d’état de nuire la vilaine fée Larissa, c’est ça ? J’espère que le grand Tsar Poutine a pensé à vous féliciter, toi et ton gentil troll de pétasse rouquine russe de merde… Tu es au courant de ce qui est arrivé à Larissa en prison par ta faute ? Tu te souviens que c’est Larissa qui nous a sauvé la vie quand on allait tous cramer en Alaska ?
Je suis au bord des larmes. Là, il a compris qu’il fallait arrêter de faire le mariole. Il se replace lentement sur sa chaise et me dit d’une voix grave et apaisante :
- Tu devrais plutôt me féliciter d’avoir sauvé Mars | Semi | Direct. Sais-tu que Vladimir était à deux doigts de nous retirer notre accès à Baikonour pour le lancement de l’ERV ?
- Je crois qu’il va m’en falloir un peu plus que ça pour me convaincre que tu es un héros, Dick. Tu sais quoi ? On ne peut plus faire machine arrière, maintenant que la mission est engagée. On est condamnés à réussir ensemble. Alors je vais continuer à faire bonne figure devant la presse et devant les équipes. Mais il ne faudra pas t’étonner si un jour tu vois réapparaître Larissa. Et là, tu n’auras plus le choix : tu seras obligé de l’accepter comme coéquipière pour notre petite escapade martienne.
Bien entendu, c’est du bluff : je ne sais même pas si Larissa est encore en vie, et encore moins comment je pourrais réussir le tour de force d’imposer sa présence malgré les menaces de Poutine. Heureusement, Dick n’a pas le temps de creuser le sujet, car sur ces entrefaites déboulent Sergueiev et MaryAnn. Début du VRAI travail…
(commentaire filtré pour cause de niveau intellectuel bien trop faible)