Lundi – 10:52 am
Bon, nous voilà au calme. Pas de nouvelles des secours, et aucun moyen de contacter qui que ce soit. Je ne sais pas exactement ce qu’on attend maintenant.
De congeler vivants ? Très probable. Nos réserves de combustible – de la crotte de bouquetin – s’épuisent rapidement, et nous sommes obligés d’enfiler à tour de rôle les quatre manteaux chauds dont nous disposons pour six personnes (pour vous dire toute la vérité, Karl en a accaparé un depuis bientôt deux heures, et ne donne aucun signe d’avoir l’intention de le céder. Etant le plus âgé d’entre nous, personne n’ose lui faire la remarque).
Nous nous relayons également pour tenir la main de Nathalie, car, même si Adam a réussi à considérablement alléger sa douleur à la clavicule en lui confectionnant une écharpe, c’est maintenant la seule chose que nous pouvons faire pour elle étant donné notre manque de matériel. Elle fait de son mieux pour ne pas nous imposer ses gémissements, mais dès qu’elle bouge, elle souffre. Les deux cabris s’abritent auprès d’elle, ce qui a l’avantage de lui tenir un peu chaud.
Evidemment, on serait tous bien séduits à l’idée de prendre la poudre d’escampette pour tenter de rejoindre la civilisation, mais voilà : hors de notre petite enclave, ce serait bien pire. A supposer que nous résistions au froid, nous risquerions à chaque seconde d’être balayés par un éboulement, une coulée de lave ou une coulée de boue.
Donc on attend.
Moi, dans ce genre de situations un peu figées, il m’arrive un truc affreux : je pense. Pas bon. Et comme toutes les filles, je pense bien entendu tout haut. En général, quand j’ai des doutes métaphysiques à deux balles, c’est à Larissa que je les confie. Mais Larissa n’est pas là. Ma victime du jour sera donc Dick. Je sais qu’il saura m’écouter.
- Tu sais quoi, Dick ? J’en peux juste plus. On va crever. Et si Karl et Nathalie n’étaient pas là, ce serait bien fait pour nous. Ce que je crois, moi, c’est que les sauveteurs ont eu bien raison de foutre le camp en nous laissant dans notre panade. Eux, ils ont de vraies vies à sauver : des marins, des scientifiques, des ouvriers… des gens qui risquent leur vie parce que c’est leur métier. Nous on est quoi, après tout ? Une bande de petits flanby qui se la jouent aventuriers parce qu’ils en avaient marre de leur petite vie dorée sous les palmiers. Des irresponsables, ouais !
- Mais que t’arrive-t-il, Matsya ? me demande-t-il avec son accent ultra-british et son éternel sourire en coin. Ca ne te ressemble tellement pas, de t’auto-flageller comme ça ! Serait-ce le fait d’avoir tué cette pauvre chèvre qui te donnerait soudain des remords ?
Ca c’est un truc que j’aime bien chez Dick : jamais il ne me laissera dire ou faire des conneries sans réagir. Dick est un grand connaisseur de la faiblesse humaine, et de la mienne en particulier. Un jour ou l’autre, je le sais, ça me sauvera. Ou ça me perdra.
- Matsya, écoute-moi bien. Tout d’abord je te promets que tout ira bien. On est là les uns pour les autres, on se serre les coudes, et ensemble on est forts. Et puis surtout je refuse d’entendre de telles horreurs venant de ta bouche. Tu sais quoi, Matsya ? L’humanité a besoin de toi !!! Même si elle ne le sait pas encore.
Là, il a réussi à me faire rire. J’adore les compliments, mais celui-ci, c’est bien la première fois qu’on me le sort…
- Je suis tout à fait sérieux ! Si, par chance, nous arrivons un jour sur Mars, cela ne sera pas juste une Award de plus sur ta cheminée, Matsya. Ce sera, grâce à toi, la preuve que notre civilisation peut enfin quitter son berceau. Qu’il est inutile de temporiser en attendant l’improbable arrivée d’un réacteur à fusion ou de je ne sais quel vaisseau allant plus vite que la lumière pour nous lancer à la conquête d’autres planètes…
OK, c’est bon, quand il est lancé sur ce sujet, il en a pour une demi-heure minimum. Je me mets en mode « silencieux » pour le laisser finir sa tirade.
N’empêche, il a quand même raison sur un truc : l’humanité a besoin de moi. Euh, en toute modestie, bien sûr : je veux juste dire que que si nous n’allons pas sur Mars, il est tout à fait possible que personne d’autre ne le fasse à notre place. Ou bien peut-être les Chinois… Rien que de penser à ça, ça me donne la gniaque pour me sortir de ce merdier. Il faut tenir. Allez, Matsya, ma grosse, on se laisse pas ramollir !
Lundi – 1:01 pm
La température remonte rapidement. Arrivée des heures les plus chaudes de la journée ? Oui, mais surtout coulée de lave à proximité de notre abri, à une dizaine de mètres sur la droite.
Dans un premier temps, tout le mode prend la nouvelle plutôt bien : pour la première fois depuis notre sortie de l’hélico, nous commençons à réchauffer un peu. Ca fait du bien. Je tombe la partie supérieure de ma combi – pour le plus grand plaisir de Lonnie, qui ne loupe aucun prétexte pour examiner le moindre détail de ma poitrine, un peu à l’étroit sous ma brassière.
Cependant, très vite, la chaleur devient intolérable, sans parler des odeurs de souffre qui nous donnent mal au crâne. Il va vite falloir quitter notre abri. Mais au moment où nous nous apprêtons à partir, une autre coulée – non, un véritable océan de lave fumante – nous barre la route du côté gauche. Dans quelques minutes, quand il atteindra la forêt en contrebas, il transformera ce flanc de montagne en un véritable brasier. Et le vent rabattra probablement la fumée vers nous. Traduction : pour nous, ce sera l’asphyxie. Buenas noches. Sayonara.
- Là-bas, regardez ! s’exclame Adam
Je confirme : c’est bien un hélico. D’ailleurs celui-ci a l’air un peu plus malin que le précédent : non seulement il remonte du ravin où se trouve l’épave de notre appareil, mais il suit également nos traces de pas dans la neige. De plus, il prend des risques : à quelques mètres à peine au-dessus de la lave, son réservoir pourrait très bien prendre feu. Sans aucun conteste, celui qui est aux commandes a plus de neurones que le précédent… et surtout nettement plus de couilles.
Hors de question qu’ils nous ratent, cette fois. Nous sacrifions tout ce qui nous reste de lampes et nous agitons les bras pour tenter de leur signaler notre présence. Ce n’était pas évident étant donné toute la fumée qui règne en cet endroit, mais ils finissent par nous repérer.
- Alors c’est vrai, nous sommes sauvés ? demande Nathalie, des larmes de soulagement lui coulant le long des joues.
- Je crois bien que oui, lui-dis-je, peinant à réprimer mes propres larmes.
L’hélico se stabilise en face de nous, comme pour nous observer. J’aurais dû m’en douter : le pilote n’est autre que Larissa. Elle me fait un clin d’oeil, je lui envoie un baiser. Comme elle me l’expliquera plus tard, mon SMS lui est finalement parvenu. Probablement une seconde providentielle où mon iPhone a capté un réseau, et pouf, le message est parti. Les sauveteurs refusant de s’aventurer près du volcan au cours d’une éruption, elle s’est trouvée contrainte de prendre les choses en main et de voler un hélicoptère. Grâce aux infos parcellaires dont elle disposait, elle a réussi à nous retrouver.
La surprise, c’est que le Professeur Sergueiev est venu, lui aussi. « J’ai ma petite part de responsabilité dans le fait que votre niveau de risque ait légèrement dépassé celui qui était initialement prévu », explique-t-il avec son inénarrable accent. « De plus, je suis venu en personne pour vérifier si vous aviez commis des erreurs dans votre manière d’appréhender la situation, et je constate que c’est le cas. Nous en reparlerons. Cependant, en attendant le débriefing, vous pouvez être rassurés sur au moins un point : les volcans de Mars, contrairement aux nôtres, sont inactifs. Voilà donc au moins une chose que vous n’aurez pas à craindre une fois là-bas… ».
Dick et Adam installent Nathalie dans une civière et la hissent dans l’hélico. Mais, alors que nous nous apprêtons à décoller à nouveau, c’est au tour de Karl de se manifester.
- Attendez ! Nous avons oublié quelque chose.
Il se relève et bondit hors de l’hélico avec une agilité totalement insoupçonnée. Il disparaît trente longues secondes, puis revient… tenant dans ses bras les deux bébés bouquetins !
- Ils sont orphelins maintenant, nous ne pouvions quand même pas les abandonner comme ça.
Je reste totalement sciée. Karl serait donc humain, après tout ? A l’issue d’une journée pareille, on pouvait s’attendre à bien des surprises, mais alors celle-là, ça dépasse tout…

Belle Matsya, une année merveilleuse sous les meilleurs auspices… J’ai failli accompagné Sergueiv dans sa rescue squad mais ta blondasse refrigérante au nom de piment frelaté m’a refroidi en me disant que je risquais d’en subir les conséquences lors du process de sélection Mission to Mars. J’aime pas cette pouffe. By the way, j’ai cru noter qu’en mon absence, ces derniers temps, ya des Adam Woot Lonnie qui te mettent le grappin dessus Tu m’as déjà oublié au pôle Nord ?!!! Enfin bon, soulagé quand même que tu sois de retour parmi nous. Tu m’as manqué, babe…
Rodrigo > il fallait bien que je compense ton horrible silence radio… Allez, sans rancune ! Ravie de voir à nouveau parmi nous. Bises. M.
Content de te revoir dans ta bulle martienne pour nous distiller tes récits trépidents… Pour ma part, je m’étais planté d’espace temps et j’ai beaucoup eu de mal à revenir sur notre bonne vieille terre … Heureusement que mon pilote automatique fonctionne encore un peu ^^!
Mauvais nouvelle Matsya:
http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/astronomie/d/les-suintements-de-methane-font-de-mars-une-planete-vivante_17965/
Il y aurait peut-être du volcanisme sur Mars;)
Par contre pour les chèvres je pense que tu peux être rassurée.
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…
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Après ça à ta place je ne compterais plus sur elle pour venir me sauver…:p
aie, ça m’a bouffé ma blague je la refais:
celui qui est aux commandes a plus de neurones que le précédent… et surtout nettement plus de couilles.
…
le pilote n’est autre que Larissa
Après ça à ta place je ne compterais plus sur elle pour venir me sauver…:p
Qui sait, peut-être la prochaine révélation…