Bouteille à la Mer (7) – Avoir du pouvoir sur les hommes de pouvoir
Par Bl4kkTul1p

Ma chère Matsya,

Sache-le : ce soir, je ne suis plus Larissa. Je suis Virginia Avril de Burcy.

Virginia est lobbyiste pour l’AARST (American Association for Responsible Space Travel), une association aussi obscure que riche, regroupant les intérêts des fournisseurs de la NASA.

Virginia est snob. Très snob.

Virginia porte des lunettes de secrétaire munies d’une chaînette, et un tailleur-jupe Chanel un tout petit peu trop court, qui laisse entrevoir le haut de ses jarretelles quand elle se baisse.

Virginia a un goût certain pour les hommes politiques. Peu importe leur âge, peu importe leur physique, ce qu’elle aime, c’est la stature de l’homme d’État. Et la seule chose qui l’excite, c’est de sentir qu’elle peut avoir du pouvoir sur les hommes de pouvoir.

Je peux te le dire : selon toute vraisemblance, notre ami Randy n’a pas été insensible aux charmes de Virginia. Une ou deux poses savamment choisies, un petit regard en coin, quelques mots susurrés à l’oreille au moment opportun, il n’en a pas fallu plus. A la suite d’un entretien qui a duré 11 minutes et 37 secondes, Randy a glissé à l’oreille de Virginia qu’il aimerait beaucoup la revoir dans d’autres circonstances, et lui a glissé dans la main la clé de sa suite au Mandarin Oriental Hotel. Rendez-vous à minuit.

Randy a promis à Virginia de lui faire rencontrer sa nouvelle assistante Anna. « Une personne délicieuse, avec qui vous vous entendrez à merveille », a-t-il promis.

Virginia est très excitée. Quant à Larissa, elle se dit qu’elle est probablement proche du but.

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Bouteille à la Mer (6) – Washington, D(ernière).C(hance).
Par Bl4kkTul1p

Matsya,

Je t’écris ce mail de l’avion qui m’emmène à Washington. Il s’agit à nouveau d’un message à envoi retardé. Si tu le reçois un jour, cela signifie que je ne serai plus près de toi pour te raconter ce qui s’est passé. Je sais à quel point il peut sembler vain de t’écrire des messages que tu ne recevras peut-être jamais. Cependant, c’est important pour moi que tu saches. Si jamais il devait m’arriver quelque chose, je sais que tu es la seule personne qui me défendrait. Et aussi, même si j’ai plus de peine à l’avouer, c’est également le seul moyen efficace que j’aie trouvé d’exorciser ma peur. Avoir peur n’est guère dans mes habitudes, mais je m’apprête à prendre des risques que seule peut prendre une personne qui n’a plus le choix.

Il faut que je te mette au courant, même si je ne l’ai encore dit à personne : Jo Barnette, mon commanditaire au sein des services secrets américains, m’a ordonné de saboter notre prochain lancement. Non seulement cela représenterait une menace extrêmement grave pour Mars | Semi | Direct, mais surtout des centaines de vies humaines seraient mises en danger. Si je désobéis, ils m’enverront en prison. Mes anciennes camarades de gang mexicaines ont mis un contrat sur ma tête. Une fois là-bas, je peux compter sur Barnette pour faire en sorte qu’elles me retrouvent et qu’elles me tuent. Malgré cela, je ne peux pas me résoudre à laisser faire ce massacre.

Ne te méprends pas : je ne suis pas devenue un grande sentimentale du jour au lendemain. J’ai grandi dans un univers où le moyen le plus sûr de survivre était de frapper la première. J’ai appris à tuer comme d’autres apprennent à coudre ou cuisiner. J’ai déjà sur les mains le sang de dizaines de personnes, dont certaines étaient innocentes et ne méritaient pas de mourir. Si cela ne tenait qu’à moi, je ferais comme j’ai toujours fait par le passé : appliquer les consignes à la lettre et me moquer des conséquences. En d’autres termes, vivre et laisser mourir.

Pourquoi est-ce différent cette fois-ci ? Tout simplement parce que maintenant, tu es dans ma vie. Parce que ce qui est important pour toi l’est également pour moi. Or, je le sais, si tu avais la moindre idée de ce qui se trame, tu ferais tout pour éviter ces morts inutiles. C’est donc ce que je ferai. Pour toi.

Ma seule et unique chance d’éviter ce bain de sang consiste à aller voir le sénateur Randy St John dès aujourd’hui, à le piéger, et à le forcer à utiliser son réseau d’influence pour obliger à son tour les services secrets à revenir sur leur décision. Certes, absolument rien ne me prouve que St John peut faire cela pour moi. C’est un risque à prendre.

J’ai réussi à obtenir de la part de Jo Barnette la permission de me rendre à Washington en prétextant des rendez-vous importants aux bureaux de Lockheed-Martin et Arianespace. Je suis également parvenue à convaincre St John de me rencontrer ce soir dans un endroit discret. Je me suis fait passer pour une lobbyiste qui souhaitait verser 900.000$ à sa campagne électorale.

Mon principal problème, c’est que mes petits amis du FBI vont être sur mes talons tout au long de ces trois jours (je viens de surprendre un steward qui tentait de lire par-dessus mon épaule, sans succès bien entendu). Je suis en train d’échafauder un plan pour échapper à leur surveillance et me rendre à ce rendez-vous. Je sais d’avance que, si j’y parviens, j’aurai très peu de temps pour agir.

J’aurais tant aimé que tu saches… Rien que pour avoir le réconfort de t’entendre me souhaiter bonne chance.

B.

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La perle rare est parfois sous nos yeux
Par Matsya

Étendue sur le dos au beau milieu d’un capharnaüm d’oreillers et de draps multicolores, je laisse aller mon corps au rythme de ces délicieuses petites secousses, répliques miniatures du véritable séisme que Larissa vient de provoquer en moi. Elle me caresse les cheveux. Dans son regard, cette petite étincelle qui me nargue sur l’air de « tu vois, je t’ai encore vaincue ».

C’est vrai qu’elle m’a bien eue, la garce. Et que moi, comme souvent, je me suis laissée faire comme une petite égoïste que je suis. Mais que voulez-vous, Larissa est une experte. Elle sait tout ce que j’aime. Mieux que n’importe qui avant elle. Mieux que moi-même, parfois.

Quand je la vois avec son tank top et sa culotte en coton, je ne peux pas m’empêcher de penser à Sigourney Weaver dans Alien. Mais quand même, Larissa est très différente : même si je suis la première à reconnaître que Sig est sublime, les courbes de Larissa, sa jolie chute de reins, son allure, dégagent résolument quelque chose de beaucoup plus féminin.

C’est ça qui me scotche chez elle : elle est capable de tuer un homme à mains nues, mais elle est mince comme une libellule. Elle aime les femmes, elle a un tempérament hyper dominateur, mais malgré ça elle n’a rien d’une butch (je n’ai rien contre les butch, c’est juste qu’elles ne sont pas vraiment mon genre, mais je m’égare…).

D’ailleurs, au fait, quand je dis que Larissa aime les femmes, ça me fait penser qu’il faut absolument que je vous parle de la conversation que j’ai eue avec elle tout à l’heure. C’était au sujet de ce qui me préoccupe en ce moment : mon cher ami Randy St John, et la manière dont je m’arrache les cheveux pour trouver un moyen le coincer. Je n’aurais jamais dû lui en parler. Je vous retranscris de mémoire ce qu’on s’est dit, pour que vous puissiez juger par vous-mêmes :

- Mon but, c’est de le pousser à la faute en le surprenant avec une maîtresse. Mais là où je galère, c’est que les agences d’escort de Washington ne nous proposent que des minettes de 23 ans. S’il voit arriver une nana comme ça, ça va sonner complètement faux. Il se doutera direct qu’il y a anguille sous roche.

- Sans compter le fait que dissimuler efficacement une caméra, et amener une personne à se dévoiler au bon endroit au bon moment, sont des opérations beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord. Parole d’ancienne du KGB, je ne connais pas les escort girls dont tu parles, et je n’ai aucune raison de supposer qu’elles soient stupides, mais je doute qu’elles soient formées pour faire ça correctement.

- En fait, la perle rare que j’aimerais trouver, ce n’est surtout pas une espèce de mannequin Victoria’s Secret qui sent à trois kilomètres le cadeau Bonux offert par le lobby des cultivateurs de patates du Minnesota. Ce serait une nana plus mûre. Une fille qui lui sortirait le grand jeu, genre tu es l’homme que j’ai toujours voulu rencontrer, bla bla. Comme ça, vlan, il tombe amoureux. Il ne se doute de rien, il croit que c’est la femme de sa vie, il la voit trois fois par semaine en cachette de sa femme et de ses gardes du corps. Nous, on récolte plein de photos, et l’affaire est dans le sac. Le gros problème, c’est qu’il faut qu’elle soit bigrement intelligente, la donzelle ! Qu’elle ait de la conversation. Qu’elle ait la carrure pour manipuler un mec qui a fait Yale, et qui a lui-même passé sa vie à manipuler les autres. Va dénicher ça à quatre fuseaux horaires de distance !

- Ne perds plus ton temps à chercher, je sais exactement qui pourrait faire l’affaire.

- Sans rire ? Je ne te savais pas connaisseuse en la matière. Décidément, je te découvre des talents tous les jours, Larissa… Alors, qui est-ce ?

- Moi.

- Je n’y pensais pas, mais c’est vrai que…

- Tu sais très bien que j’ai tout ce qu’il faut pour y arriver.

- Je l’avoue à mon corps défendant : tu as tout ce qu’il faut, là où il faut, beauté…

- Attention, j’ai une exigence, cependant : il faut impérativement que je me rende à Washington DC dès cette semaine.

- Mais Larissa, notre échéance c’est les élections sénatoriales, et ce n’est pas avant trois mois ! Entretemps, on a deux fusées à lancer, on va toutes les deux avoir du travail par-dessus la tête. On aura déjà bien de la chance si on arrive à dormir deux heures par nuit. C’est rigoureusement impossible, je ne peux pas te laisser partir.

- C’est non-négociable.

- Alors je trouverai quelqu’un d’autre !

- Trop tard, tu m’en as déjà trop dit. Que tu le veuilles ou non, je prendrai mes billets dès demain.

- Larissa, je ne comprends pas. Pourquoi donc maintenant, et pas dans trois semaines, après le lancement ?

- J’ai mes raisons.

A l’heure où je vous écris, Larissa doit être en route pour DC. Je croise les doigts pour qu’elle réussisse, mais à l’instant précis où elle m’a dit ça, je m’en suis voulu à mort d’avoir précipité sans le vouloir la personne que j’aime dans les bras de quelqu’un d’autre. Mais Larissa est opiniâtre. Je savais que je ne pouvais plus faire machine arrière. Il ne me restait donc plus qu’une seule chose à faire : profiter de mes derniers moments avec elle. La suite, vous la connaissez…

matsya

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Dossier Mars | Semi | Direct – Ordre de mission
Par Bl4kkTul1p

Keyboard

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A#2807A:

Verif code: ToMarsLater

Bl4kkTul1p:

Verif code: ToMarsW/USA

Bonjour Jo

A#2807A:

Larissa,

Ordre de mission pour vous :

Mettre un terme au lancement qui aura lieu à Baikonour.

Délai d’exécution : l’échec doit impérativement avoir lieu lors du lancement, de manière à provoquer un effet médiatique maximal.

Méthode : à votre convenance.

Bl4kkTul1p:

Mises en garde importantes concernant Ordre de mission :

1. Interrompre ce double lancement mettrait en danger le lancement final, qui doit avoir lieu dans moins de trois mois et représente une somme d’argent importante pour les compagnies américaines que nous cherchons à protéger.

2. A ce stade tardif du montage, il me sera possible d’intervenir uniquement sur le premier étage des lanceurs. En cas de désintégration à basse altitude, le risque de pertes humaines est très significatif.

Je vous demande de prendre la mesure de ces conséquences et de reconsidérer l’ordre de mission.

A#2807A:

Les consignes sont claires.

Pour ma part je vous demande de considérer les conséquences pour vous si jamais elles venaient à n’être pas appliquées.

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Mars Hates Sigaga Morrison
Par Matsya

lady gaga moche ugly

Je voulais faire dessiner mes paires de chaussures dans le vaisseau par Sigerson Morrison, mais depuis que j’ai vu Lady Gaga en porter, ça m’a coupé l’envie.

Du coup, j’ai rompu le contrat immédiatement. Si je continue comme ça je vais finir en sandales Scholl, mais enfin, il faut ce qu’il faut, pas vrai ?

Bises à tous et à toutes !

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MarsNeedsAHome : lancement confirmé !
Par Matsya

Salut les petits loups,

J’ai un agenda de malade en ce moment (je consulte toutes les agences d’escort de Washington pour trouver la femme qui tombera Randy St John), mais je prends tout de même 5 minutes pour vous tenir au courant de tout ce qui se trame en ce moment sur Mars | Semi | Direct, parce que là, il y a du lourd :

- Les résultats finaux de la sélection MarsNeedsHeroes seront rendus publics dès la semaine prochaine. A partir de ce stade, les seuls à poursuivre l’entraînement seront les deux vainqueurs et quatre remplaçants. Des combinaisons spatiales seront construites sur mesure pour ceux qui continuent l’aventure.

Je vous le dis en avant-première rien que pour vous : les deux grands favoris sont Adam Grace et Dora Rawlings pour les postes de titulaires. Les psychologues doivent encore rendre leur avis sur la compatibilité de ces deux membres d’équipage avec Dick et moi (leur devise : « rien ne dit que les meilleurs astronautes au monde fassent la meilleure équipe du monde »), mais sur ce point je suis assez confiante.

- On a dégoté deux slots de décollage à Baikonour pour dans un mois. Cela nous permettra de procéder au lancement des deux éléments restants : MarsNeedsAHome, qui sera notre maison une fois sur Mars, et MarsNeedsToComeBack, le vaisseau qui nous permettra de revenir sur Terre. Un mois, c’est court pour se préparer, mais on n’a pas le choix : si on ne veut pas attendre le prochain cycle de deux ans pour partir sur Mars (Mars est proche de la Terre une fois tous les deux ans, et on ne peut pas louper le créneau), il faut absolument qu’on fasse partir ces deux gros paquets maintenant.

Concernant MarsNeedsAHome, il s’agit du plus lourd engin jamais lancé au-delà de l’orbite basse. Les lanceurs ( »lanceur », c’est le mot de jargon pour dire « fusée ») ont été construits sur le modèle de ceux de la fusée Appollo, dont le design date des années 60 : gros, moche, bruyant, mais efficace et relativement bon marché.

- J’ai lu des articles disant que la Chine allait, elle aussi, lancer une fusée pour Mars prochainement. Je n’ai réussi à avoir aucune précision concernant la nature exacte de l’objet en question. Je ne sais même pas s’il s’agit d’un engin qui atterrira ou bien d’un satellite. Une chose est sûre, en tout cas : si eux réussissent et que nous on se gauffre, on passera vraiment pour des branquignols…

Allez, je vous laisse. Si jamais vous avez des questions, ou bien si vous voulez m’aider sur la véritable orthographe du mot ‘branquignol’, n’hésitez pas, la section Commentaires est la pour ça !

Bises

Votre Matsya

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MarsNeedsHeroes (jour 50) – Dirty Tactics
Par Matsya

les lunettes harry potter de maryann

Lundi – 7:20 am

MaryAnn, ma dircom, est à côté de moi. C’est hyper rare qu’elle nous convoque d’urgence comme ça, surtout aux aurores un lundi matin. Détail qui tue : aujourd’hui, elle porte ses lunettes de Harry Potter. Or, quand MaryAnn chausse ses lunettes Harry Potter, c’est qu’elle a un truc vraiment important à dire.

Assis face à nous, Dick a l’air d’un bébé-chat qui vient de se faire pincer après avoir gobé le poisson rouge.

- Mesdames, je dois vous avouer ma plus totale surprise. C’est vraiment à n’y rien comprendre. Pourtant, ma première interview avec Suzie Chan s’était extrêmement bien passée. Pour ma part, je mettrais cela sur le compte du fait qu’elle travaille maintenant pour USA Today

Pas convaincue pour deux sous, je lui rentre dans le lard :

- Dick, si cette pouffiasse de journaliste a décidé de nous tailler un short, c’est tout simplement parce que tu lui as refusé tes faveurs la dernière fois. Tu lui as mis un rateau, elle se venge. Point barre, pas besoin de cherche plus loin. J’en aurais probablement fait tout autant à sa place…

- Mais je t’assure que nous nous étions quittés en très bons termes ! Quand je lui ai parlé au téléphone la veille de l’interview, elle a été tout à fait charmante. C’est juste que, le jour J, pour une raison mystérieuse, elle s’est subitement transformée en Terminator.

- Si tu avais pris la peine de nous consulter, MaryAnn et moi, avant d’accepter cette interview, on t’aurait tout de suite dit que cette bimbo à gros nichons était là pour te tendre un piège. Mais non, toi il faut que tu fasses ton kéké et que tu partes bille en tête sans rien dire à personne. Désolée de te le dire, Dick, mais tu as encore beaucoup à apprendre sur la psychologie féminine.

- Voyons Matsya, tu sais très bien qu’avec la presse on est toujours dans un rapport de séduction. Toi, par exemple, si tu devais décliner des interviews avec tous les journalistes mâles ou femelles qui ont des vues sur ta charmante personne, qui donc te resterait-il, à part les revues spécialisés pour aveugles ?

Je suis encore grognon, mais il réussit presque à m’arracher un sourire. MaryAnn reprend la parole, avec toute l’autorité de la professionnelle confirmée qui a l’habitude d’être écoutée. Dans une vie précédente, elle a été dircom de Coca-Cola et L’Oréal, et je peux vous dire qu’elle en a maté de plus gros que nous. Le verdict tombe :

- Matsya, en tant que femme, je ne peux guère vous donner tort sur le fait qu’il s’agit très certainement ici d’une vengeance personnelle. Cependant, mon diagnostic en tant que responsable de la communication est que notre problème est plus beaucoup global que cela – et beaucoup plus grave également. En effet, je connais Suzie Chan, et je peux vous assurer que jamais elle ne se serait permise des attaques aussi directes contre notre projet Mars | Semi | Direct si elle n’avait pas eu derrière elle ses rédac’chefs pour la soutenir dans ce sens. Vu la manière dont elle avait préparé ses questions, il est clair qu’elle suivait des directives précises, même s’il est difficile de nier qu’elle a mis un zèle tout particulier à les appliquer à la lettre…

Content de pouvoir se sortir de l’impasse, Dick renchérit :

- Donc, tu vois, Matsya, j’avais raison : ce n’est pas seulement Suzie Chan, mais toute la rédaction de son nouveau journal qui veut notre peau ! MaryAnn, très chère, merci mille fois pour votre soutien, je ne l’oublierai pas.

Il lui fait un clin d’oeil. Elle reste pro, mais ses joues rouges la trahissent. Je devine qu’elle a un petit faible pour lui. Encore une fois, ce salaud de Dick réussit à utiliser son charme pour tourner la situation à son avantage. Il est redoutable pour ça…

- J’irais même plus loin, poursuit MaryAnn : depuis quelques jours, on constate un revirement extrêmement inquiétant dans l’ensemble de la presse américaine. A ce titre, le bilan quantitatif du coverage report que m’a transmis l’agence de RP est sans équivoque. Avant lundi dernier, à peine 5% des articles qui parlaient de nous émettaient des avis négatifs. Depuis la semaine dernière, ce taux est passé à 65%, alors même que le nombre d’articles consacrés à Mars | Semi | Direct est en forte augmentation. C’est tout particulièrement vrai sur les grands quotidiens coeur de cible, et selon moi les newsmags et la presse étrangère ne tarderont pas à leur emboîter le pas. Sur les espaces de discussion d’internet, le tableau est moins défavorable, mais le ton a tout de même significativement changé depuis l’époque où Mars | Semi | Direct provoquait systématiquement l’adhésion et l’émerveillement.

- C’est l’hallu totale, quand même : MarsNeedsHeroes cartonne en audience, les ventes de produits dérivés n’arrêtent pas de grimper, on a plein de fans sur Facebook… Comment ça se fait que la presse nous massacre, alors que les vraies gens, eux, nous kiffent ? Qu’est-ce qu’ils ont de si méchant à dire sur nous ?

- Les angles d’attaque sont à peu près les mêmes dans tous les supports : une menace perçue pour l’emploi sur le territoire américain, des craintes concernant la sécurité de l’espace aérien. Les titres les plus pointus soulignent le problème des déchets spatiaux et se posent la question de savoir à qui appartient Mars, mais ils sont peu nombreux et leur audience est faible comparée à celle des journaux qui dénoncent les risques économiques et sécuritaires.

- Ma chère MaryAnn, serait-ce un effet de mes sens abusés, ou crois-je déceler dans ces arguments une troublante similitude avec ceux de notre nouvel ami le sénateur Randy St John ?

- Vous ne vous trompez nullement, Dick : ce sont bien les mêmes, et parfois formulés à la virgule près comme dans le discours de sa conférence de presse.

- Serait-il donc abusif de soupçonner une possible campagne de dénigrement venant de sa part ?

- Non seulement serait légitime de le soupçonner, mais j’en ai également la preuve. Grâce à mes contacts, j’ai réussi à me procurer une copie d’un communiqué qui a été envoyé mardi dernier à toutes les rédactions américaines.

Et, sur ces mots, de nous tendre un papier au titre évocateur : « MENACES SUR LA POLITIQUE SPATIALE AMERICAINE ». Inutile de le lire, je connais déjà le contenu, et rien que d’y penser ça me file mal au bide. Poubelle direct.

- Bon, je ne sais pas pour toi, Dick, mais pour ma part je crois que j’ai bien compris le message. Si on continue à se laisser pourrir par la presse, nos généreux donateurs vont tous reprendre leurs billes et les investir là où ça profitera plus à leur image. Ca pourrait bien marquer la fin de notre petit projet. Là, je crois que notre pote Randy a marqué un point, et qu’il va falloir répliquer vite, très vite.

- Si tu dis cela, je suppose que c’est parce que tu as une idée de ce que tu voudrais lancer comme contre-offensive ?

- Tout à fait. MaryAnn, vous connaissant, je suis certaine que vous avez déjà préparé la Grosse Bertha, et que vous n’attendez qu’un signe de nous pour envoyer votre armée de pitbulls à l’assaut des rédactions, pas vrai ?

- Vous avez deviné juste, Matsya.

- Ce qui est tout à fait justifié, nécessaire et pertinent… mais laisse néanmoins en suspens un gros, gros gros problème…

- … tu veux dire un problème à dentier et combover ? Tu as raison : tant que celui-là sera dans la place, il restera une menace. Mais on ne va quand même pas le faire assassiner !

- Oh, Dick, depuis quand a-t-on besoin d’assassiner les gens pour les rayer de la carte ? Allons, un peu d’imagination, chéri…

A ce moment, MaryAnn ramasse ses dossiers et s’empresse de quitter la salle.

- Matsya, Dick, un grand merci pour cette réunion constructive, mais je dois partir : il me semble que vous allez aborder des sujets qui débordent légèrement de mon champ de compétence…

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MarsNeedsHeroes (jour 49) – Garçonnière pour filles
Par Matsya

J’ai l’impression de faire quelque chose de vraiment très très mal, du genre découcher pour aller retrouver un amant, ou bien passer de la drogue en fraude. C’est hyper excitant.

Il faut prendre l’issue de secours à côté du centre de commande. Là, il y a un local technique. Au fond de ce local technique, il y a une porte, sans rien marqué dessus. Je frappe en utilisant le code convenu. J’entends la porte se déverrouiller. Et elle est là…

- Alors c’est là-dedans que tu vas vivre, ma pauvre chérie ?

Une chambre aveugle, cinq mètres carrés, tout juste éclairée par un horrible néon qui grésille. Caisson de douche en plastoc. Toilettes chimiques. Ca fait méchamment penser à un préfabriqué de chantier.

- Ce sont bien des paroles d’apprentie-cosmonaute, ça. Dis-toi bien, chère Matsya, que c’est un palace en comparaison avec ce qui t’attend sur Mars !

- Me prends pas pour une bleue, choupette ! Tu sais, quand j’étais en tournée, j’ai connu dix fois pire que ça. Au moins, c’est propre, et t’as pas besoin de secouer ton matelas pour t’assurer que l’occupant précédent n’y a pas laissé une seringue. Allez, t’inquiète, je vais t’aider à décorer ce taudis, on en fera un véritable petit nid d’amour…

- Ma modeste demeure n’est donc pas assez bien pour toi. Effectivement, j’ai cru constater que tu avais pris goût aux intérieurs de poupée Barbie depuis que tu vis entourée d’enfants…

- C’est à Dora que tu fais allusion ?

- Elle est jeune, elle est jolie, elle est brillante, elle t’admire. C’est un fait avéré : moi, à côté, je suis un modèle périmé…

- Mais tu vas arrêter de dire des bétises ? Y a marqué quoi, là, baby-sitter ? Et puis d’abord, c’est quoi, cette petite crise ? Ca ne te ressemble pas, ça. C’est le piment mexicain qui t’est monté au nez ?

- Pardonne-moi : je ne voudrais pas avoir l’air de te jeter la pierre pour avoir noué des relations avec ta coéquipière. C’est juste que j’ai un peu de mal à me faire à l’idée que c’est cette gamine qui va aller sur Mars avec toi alors que mon avenir prévisible à moi se limite à ce placard. Mais je ne devrais pas me plaindre : je suis déjà bien contente d’être en vie après avoir échappé à Poutine et à la CIA.

- Oui, et ici, tu es en sécurité. Seul Sergueiev et une poignée d’employés triés sur le volet sont au courant. Tu resteras totalement invisible. Dick ne sait pas.

- Très bonne chose : il aurait vite fait d’aller tout dire à son cher petit ami Vladimir.

- Crois-moi : ça n’arrivera pas…

Ce que je n’ose pas dire à Larissa, c’est que selon moi, Dora fera une excellente coéquipière sur Mars. Intelligente, fiable, photogénique… Heureusement pour moi, avec un peu de chance, je n’aurai pas à choisir entre Larissa et elle…

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Entre Randy et moi, c’est à la vie, à la mort. Et plutôt à la mort…
Par Matsya

us-senate

Chers tous,

Je suis très heureuse de vous présenter aujourd’hui mon nouveau meilleur pote, j’ai nommé : le Sénateur Randy St. John. J’ai découvert Randy sur YouTube hier, quand MaryAnn, ma dircom, m’a envoyé le lien vers la vidéo d’une conférence de presse où il prenait la parole.

Randy a des dents beaucoup trop blanches pour qu’il puisse s’agir d’autre chose que d’un dentier.

Randy a un combover à faire rougir Donald Trump.

Randy a des lunettes carrées sorties tout droit des années 70.

Dans la tête de Randy, c’est encore la Guerre Froide.

Je ne m’attarderai même pas à vous détailler quel État américain Randy représente, ni même quelle est sa couleur politique : ça n’aurait pas le moindre intérêt pour ce qui nous concerne aujourd’hui. Entre Randy et moi, c’est plus profond que ça. Ce qui nous unit, avec Randy, c’est qu’on est tous les deux des fans de conquête spatiale. Le seul hic dans l’histoire, c’est qu’on a deux visions diamétralement opposées de ce que devrait être la conquête spatiale.

Lisez plutôt cet extrait de sa conf de presse (avec mes commentaires entre [...]) :

« La conquête spatiale est une aventure merveilleuse. Elle est l’avenir de la race humaine, et je suis fier d’appartenir à la nation la plus avancée au monde dans ce domaine. »

[Ce n'est qu'à moitié vrai : pour avoir travaillé avec le Pr. Sergueiev et avoir eu des écho de mes collègues ayant travaillé pour la NASA, le savoir-faire russe en matière de vol spatiaux est considérable, et très sous-estimé de ce côté-ci de l'Atlantique. J'en ai été la première surprise, d'ailleurs.]

« Cependant, nous avons constaté depuis plusieurs années une dérive inquiétante vers l’appropriation de la conquête de l’espace par certains acteurs de la société civile. Je ne parle pas ici de l’externalisation de certaines activités vers le secteur privé proposée par le président Obama, car celle-ci sera limitée, et s’effectuera sous la surveillance stricte de la NASA. La tendance que je souhaite dénoncer est celle qui consiste à laisser des personnes sans aucune accréditation d’aucune sorte monter de leur propre chef des projets de vols spatiaux. Certains visent à envoyer des sondes sur la Lune. D’autres se targuent même de pouvoir expédier des humains sur Mars. Ces gens n’ont, pour la plupart, aucune expérience du vol spatial, et manipulent des fusées et des explosifs susceptibles de représenter un grand danger pour eux-mêmes et pour les autres.

Combien de temps s’écoulera-t-il avant qu’une fusée construite par l’un de ces savants fous ne vienne s’abattre sur des foyers américains innocents ? Qui nous assure que ces opérations ne sont pas en réalité une manœuvre d’Al Qaida pour se doter de missiles intercontinentaux capables de venir frapper directement notre territoire ? N’importe quel irresponsable suffisamment fortuné pourrait aujourd’hui profiter des équipements existants dans certains États défaillants pour lancer des missiles contre nous.

[Je confirme : si j'avais un missile intercontinental sous la main, là, maintenant, je te l'enverrais direct, ça ne ferait pas un pli...]

Chers concitoyens, il est temps de mettre un terme à ces abus. Il est temps de rendre à la NASA le rôle qui est le sien. La NASA agit de manière responsable. La NASA a une spectre d’action qui s’étend bien au-delà de ce que pourront jamais faire ces initiatives disparates. ET la NASA crée des emplois sur le sol américain. Moins d’un Américain sur quatre pense qu’il est souhaitable de privatiser les vols spatiaux. Et une part très significative du public est très inquiète à la perspective des destructions d’emplois que pourraient occasionner à terme les fermetures d’infrastructures-clé de la NASA.

Ce que je propose, c’est d’agir maintenant, et de manière responsable. J’ai été à l’initiative de l’ouverture d’une commission parlementaire sur la régulation des vols spatiaux, dont la création a été approuvé à 170 voix contre 30. Nous rendons notre rapport dans deux mois, de manière à proposer des dispositifs législatifs permettant une utilisation responsables des espaces orbital et suborbital, et empêchant les contrevenants de s’abriter à l’étranger pour échapper à la loi américaine. »

Bon, ça va j’ai compris : c’est moi qui suis personnellement visée dans l’affaire. Je suis maintenant dans le collimateur du Sénat.

Je décroche immédiatement mon téléphone pour en parler à Dick, histoire de monter rapidement une com de crise, parce que là, il y a urgence. Et aussi pour savoir s’il sait qui au juste est ce Randy St John, et ce qui peut le pousser à des déclarations aussi tonitruantes. Il lance ses plus fins limiers sur l’affaire.

Quatorze minutes plus tard il me rappelle.

- C’est bien simple : dans l’État du sénateur St John, pas loin de 15 000 emplois dépendent des commandes de la NASA, dont la moitié dans sa ville natale. Et au Sénat, il est loin d’être le seul dans ce cas : si la NASA fermait demain, plus de la moitié des États américains seraient sévèrement touchés. Si ces gens veulent être réélus, ils n’ont pas le choix : il faut qu’ils mettent fin aux vols spatiaux privés, car leurs électeurs ne le leur pardonneraient pas.

- C’est totalement idiot : si la tendance au vol spatial privé se confirme, aller dans l’espace deviendra à la portée de tout un chacun. Du coup, ça créera un paquet d’emplois.

- Qu’est-ce qui nous dit que ces emplois seront créés dans les mêmes États que ceux où ils sont aujourd’hui ? Ce qui préoccupe St John, ce n’est pas de créer des emplois n’importe où dans le monde, mais de sauvegarder les emplois existants dans sa circonscription pour conserver son siège. Ça porte un nom : chez toi, en Amérique, ça s’appelle ‘pork‘.

- La NASA a été capable d’envoyer des hommes sur la Lune sous l’impulsion de Kennedy, mais pour moi il est clair qu’elle ne sera jamais capable d’envoyer des gens sur Mars. Pour un projet aussi ambitieux que ça, il faudra que le Congrès vote à nouveau le budget tous les ans. Or, vu la tronche de l’économie en ce moment, c’est totalement irréaliste. Il faut qu’on aille voir ce Randy Machin et qu’on lui dise ça !

- Je crois qu’il le sait très bien, et que malheureusement c’est le cadet de ses soucis. Que l’Homme n’aille jamais sur Mars ne le soucie guère, du moment qu’il est réélu.

Mon cher Randy, tu as de la chance : je viens de te désigner comme mon nouveau meilleur ami. Et tu vas voir : j’ai beau être blonde, moi aussi j’ai le bras long…

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Dossier Mars | Semi | Direct – Rapport d’activité n°1
Par Bl4kkTul1p

From: bl4kkTul1p

To: Joseph Barnette

Cher Jo,

Notre plan fonctionne comme prévu. Je suis entré en contact avec Matsya dans la nuit d’hier. Après discussion, celle-ci a accepté de me réintégrer à la mission Mars | Semi | Direct.

Prétextant que mon statut de suspect dans une enquête fédérale ne me permettrait pas de reprendre l’entraînement d’astronaute au grand jour, j’ai réussi à convaincre Matsya de me positionner sur un nouveau poste, consistant à gérer les rapports avec les fournisseurs de la mission, sous le commandement direct du Pr. Sergueiev.

Il s’agit d’un poste hautement stratégique pour ce qui nous concerne, dans la mesure où il nous permettra d’accéder à un grand nombre d’informations à caractère confidentiel, et nous laissera la possibilité d’intervenir sur le déroulement de la mission si le besoin s’en fait sentir. De plus, cette position nous permettra d’être en prise directe avec les sources de revenu créant des emplois pour les Américains, ce qui est la préoccupation première des Sénateurs.

Pour plus de discrétion, je passerai 100% de mon temps sur la base de San Jose, et je dormirai dans une chambre séparée, ce qui facilitera considérablement l’accès aux dossiers.

J’espère que ce résultat correspondra à vos attentes.

Bien cordialement,

BT

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