Mardi – 9:05 am
Je me tiens la tête pour l’empêcher d’exploser.
- Bon, Dick, vu que je suis blonde et que je ne suis pas sûre d’avoir tout bien compris, je vais reformuler ta proposition avec mes mots. Si je te suis bien, le démarreur des rétrofusées d’atterrissage est le même que celui des rétrofusées de freinage, et il nous suffirait d’échanger les deux pièces, c’est bien ça ?
- Exactement ! Tu vois, quand tu veux…
- Mais dans ce cas-là, j’ai une question : si on n’a plus d’igniteur sur nos rétrofusées de freinage, comment fait-on pour freiner ?
- Facile : une fois la décélération effectuée, on fait une EVA *pour récupérer la pièce, et on l’installe sur les rétrofusées d’atterrissage.
- Ouais, sauf que tu oublies un petit détail : entre le freinage et l’entrée dans l’atmosphère, il s’écoule vingt minutes à peine ! Tu essaies de me faire croire qu’il est possible, en aussi peu de temps, d’effectuer une sortie dans l’espace, d’extraire la pièce encore brûlante sans se transformer en torche humaine, de la rentrer dans l’habitacle sans faire tout cramer ni même déclencher l’alarme incendie, de la ramener à la bonne température par je ne sais quel procédé miraculeux et de le remonter à un autre endroit, qui se trouve être l’un des moins accessibles du Module ? Tu es un grand blagueur, Dick…
- Mais je te jure que c’est possible ! La personne qui propose cette solution l’a déjà testée plusieurs fois. D’ailleurs, regarde : il y a un lien vers une vidéo où le gars explique pas-à-pas comment s’y prendre.
L’iPhone de Dick rame quelques secondes, puis affiche une vidéo où l’on entend une voix à l’accent asiatique prononcé commenter en temps réel des images capturées sur un simulateur exactement identique au nôtre.
- Un Coréen, commente Curt. Ces mecs sont des brutes dans tous les jeux vidéo.
- Et qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas une vidéo bidonnée ? Si ça se trouve, ce gusse est payé par Sergueiev ! Ou bien peut-être que c’est juste un tordu qui cherche à nous faire perdre les épreuves de sélection. Pourquoi est-ce que je devrais lui faire confiance, alors que je ne sais rien de lui ?
- La vraie question, intervient Dora, c’est : pouvons-nous nous payer le luxe de ne pas lui faire confiance ?
Dick parcourt la page web d’un air absorbé.
- Dans les commentaires, il dit qu’il lui a fallu 39 essais avant de réussir cette manœuvre. Mais bien entendu on sera meilleurs que lui, pas vrai ? On y arrivera du premier coup, j’en suis sûr…
Mardi – 9:31 am
On tire au sort les rôles. C’est Dora et moi qui héritons de la tâche la plus dangereuse : sortir en combi pour récupérer la pièce à l’extérieur du vaisseau.
Mardi – 10:10 am
Si nous raisonnions de manière rationnelle, nous devrions tous être en train de faire une petite sieste de manière à être à notre top une fois venue l’heure fatidique. Le problème, c’est qu’on est tous beaucoup trop nerveux pour cela. Pour ma part, j’ai bien peur que, si je m’allonge ne serait-ce qu’une seconde, je n’arrive pas à trouver assez de volonté pour me relever.
Du coup, on se repasse tous la vidéo des dizaines et des dizaines de fois, jusqu’à mémoriser le moindre détail, le moindre geste, la moindre faute de grammaire. L’obscur geek coréen qui a pondu cette soluce est désormais notre seul espoir. Si jamais nous réussissons grâce à lui, c’est une certitude, sa voix de gosse de 14 ans deviendra culte pour avoir aidé le milliardaire anglais et la reine de la pop à se tirer d’une situation inextricable.
Mardi – 12:46 am
Dora et moi entrons dans nos scaphandres. Vu qu’il s’agit d’une simulation, les « scaphandres » en question sont en réalité des mini-vestibules avec une chaise, un écran et une paire d’énormes gants remontant jusqu’aux épaules, qui captent nos mouvements et les recréent à l’écran. Pour donner l’illusion complète que nous sommes dans l’espace, nous mettons la tête dans un casque et une mini-caméra nous filme de l’extérieur.
Mardi – 13:00 am
Décélération. Les rétrofusées s’activent une première fois, puis une seconde. En l’espace de dix minutes, notre vaisseau passe d’une vitesse de 4 kilomètres par seconde à « seulement » quelques milliers de kilomètre heures, ce qui fait mine de rien un sacré freinage.
Mardi – 13:04 am
Ouverture des écoutilles. Subitement, un froid polaire. En effet, nous sommes sur la face du vaisseau qui ne reçoit pas la lumière du soleil. Dans l’espace, cela signifie des températures glaciales. Dans le Module, ils ont reproduit cet effet en poussant la clim à fond et en refroidissant les gants. Mes mains sont toutes engourdies, ma tête tourne à cause du choc thermique.
C’est affreux, me fais mine de rien car je sais que les autres comptent sur moi.
- Allez ma pépée, dis-je en m’adressant à Dora, on va se bouger un peu, ça va nous réchauffer. Prem’s ! J’ouvre la marche.
Les rétrofusées sont à plus de quinze mètres. Pour les rejoindre, il faut s’agripper à des barreaux d’échelle qui forment une sorte de via ferrata autour du vaisseau. Mes doigts sont tellement glacés, et les gants sont tellement durs, que chaque échelon est un vrai cauchemar.
- Haha, vous croyez que ceux qui jouent au simulateur sur leur playstoche, il l’ont aussi, la petite option chaud / froid ! On en a de la chance, pas vrai ?
Ma blague tombe à plat, ça ne fait rire personne. Apparemment, il n’y a que James Bond qui arrive à sortir des vannes drôles lorsqu’il est en danger de mort…
L’objectif se rapproche. Mais arrivées près de tuyères, c’est à nouveau le choc thermique : la chaleur de la combustion est encore là. La température des « scaphandres » monte à nouveau au-delà de 40 degrés.
Nous nous positionnons de part et d’autre de la rétrofusée, armées de pieds de biche et de pinces. Sans faire dans le détail, on arrache les rivets de la plaque nous permettant d’accéder au mécanisme. Le mécanisme d’ignition est là, et il semble en bon état. Nous avons cinq minutes pour l’extraire sans l’endommager. Je tiens la plaque en position levée alors que Dora dévisse le précieux igniteur.
- Matsya, ça me brûle trop, je n’y arrive pas. J’ai peur que la chaleur perce mon scaphandre.
- Je prends le relais. Moi les trucs hot, ça me connaît…
Bougre, c’est vrai qu’il fait chaud. J’ai l’impression de mettre mes mains sur une plaque chauffante.
- Matsya, Dora, nous hurle Dick au micro, check urgent sur les bouteilles d’oxygène ! L’ordi m’indique une alerte.
Vérification : effectivement, la pression est dangereusement haute. Non seulement la chaleur pourrait trouer nos combis, mais, en plus de ça, on pourrait péter à tout moment. Il faut continuer quand même, sinon on y passe tous.
Quelques coups de tournevis savamment placés, et voilà, l’igniteur est sorti ! Je ne peux pas le saisir avec mes gants, car il est trop chaud. Je le serre délicatement entre mes pinces.
- Bon, hé bien maintenant que j’ai les deux mains prises, me voilà bien maline. Dora, tu crois que tu pourrais me tirer jusqu’à l’écoutille ?
- Pas de souci !
Elle prend mon câble et fixe le mousqueton à sa ceinture, puis avance avec précaution, de manière à ne pas me cogner partout. Elle fait ça très bien et j’avance presque sans à-coups. On y est presque, et après on passe le relais aux garçons.
Mais c’était sans compter sur un autre problème : à mesure que nous nous éloignons, la température refroidit rapidement. Je suis trop occupée à tenir l’igniteur avec mes pinces pour m’en rendre compte, mais mon corps ne supporte pas ce troisième choc thermique.
A un moment, tout se met à vaciller. A peine le temps de prévenir Dora, et ma dernière vision avant de tourner de l’oeil est celle du précieux igniteur échappant à mon contrôle, et s’éloignant implacablement dans le vide intersidéral…
* EVA : Extra-Vehicular Activity, terme utilisé pour décrire les sorties dans l’espace en scaphandre.
C’est vous qui l’avez dit…