Isolement (jour 8) – Oscars et confidences
Par Matsya

oscar

Samedi – 11:45 pm

Peut-être suis-je en train de me fourvoyer, mais j’ai bien l’impression que Dora commence à s’attacher à moi. Je vous livre un petit extrait de la tirade qu’elle vient de me faire alors que nous étions toutes les deux de garde. Petit bonus surprise : au passage, elle révèle les vraies raisons qui l’ont poussée à quitter la NASA. Hé bien vous savez quoi ? J’aurais presque pu trouver ça touchant, si je ne m’étais pas juré de lui faire la peau…

- Tu m’as fait rire hier quand on a fait la dégustation d’eau recyclée. Je suis sûre que tu aurais pu tourner dans des films comiques, également.

- Je suis flattée, mais tu exagères, ma chérie ! Je ne me fais pas trop d’illusions sur les raisons qui poussent tant de réalisateurs à me proposer des premiers rôles…

- Oh, moi je sais : c’est parce qu’à chaque fois que tu les acceptes, le succès est assuré pour eux. D’après mes calculs, tes films ont remporté en moyenne 1.8 Oscars chacun. Qui plus est, quand tu es à l’affiche, ce sont à chaque fois des milliers d’articles de presse qui sortent. Moi, à ce tarif-là, je comprends que tu sois aussi demandée par les producteurs…

- Tu as tout compris : en réalité, c’est pour l’argent qu’ils me font les yeux doux !

- … et puis tu sais quoi, Matsya ? Tu as une personnalité étonnante. Je t’admire beaucoup. Même si tu es exactement tout le contraire de ce qu’on nous apprenait à être à la NASA.

- Ah bon ? Et que t’apprenaient-ils donc à la NASA ? A ne pas avoir l’air blonde ?

- A avoir l’air invincible. Du matin jusqu’au soir, nous devions être en totale maîtrise, ou, tout au moins, faire croire que nous l’étions. Y compris lorsque nous ne contrôlions plus rien. Ça devenait tellement ridicule, par moments ! Moi, par exemple, je m’étais tordu la cheville à l’entraînement. C’était horriblement douloureux, et je souffrais le martyr à chaque fois que je posais le pied par terre. Mais hors de question d’en parler au médecin : ma blessure serait mentionnée sur mon dossier, et cela risquait de me disqualifier pour la plupart des missions à venir. Or, j’étais classée première de ma promo, et j’aurais préféré rôtir en enfer plutôt que de gâcher ma chance. Alors, comme une petite idiote ambitieuse que j’étais, je n’ai rien dit à personne, pas même à Maman.

- Oh, ma pauvre, ça a dû être un véritable calvaire de vivre en gardant tout ça pour toi.

- C’était surtout de l’orgueil mal placé. Et, crois-moi, j’ai fini par le payer au prix fort. Trois semaines et demie après ma blessure, j’ai rechuté sur la même cheville lors d’un exercice d’évacuation. Diagnostic du médecin : double fracture avec déplacement. Pour m’en remettre, il m’a fallu six mois de rééducation et deux ans de psychanalyse.

Il faut que je vous fasse un aveu : à ce moment-là, j’ai ressenti une vraie compassion pour elle. Elle m’a totalement prise au dépourvu.

- Je ne m’en serais jamais douté. Tu as pourtant l’air si solide et si sûre de toi…

- … oui, mais toi, tu es complètement différente. Et en un sens, cela te rend plus forte. Tu es entière. Quand tu te sens en difficulté, tu n’hésites pas à le dire. Tu n’as pas de scrupule à demander de l’aide. A l’arrivée, c’est ça qui fait de toi une bonne astronaute. Nous, tes coéquipiers, nous savons que tu ne chercheras pas à nous dissimuler tes erreurs si jamais tu venais à en commettre.

- Des erreurs ? Moi ? Comment ça ?

- Tu sais, si ma courte expérience à la NASA m’a appris une chose, c’est bien celle-ci : tous les astronautes, même ceux qu’on croit infaillibles, finissent tôt ou tard par commettre des impairs. Or, le collègue de valeur, dans ces moments-là, ce n’est pas celui qui met la poussière sous le tapis en prenant des airs supérieurs. C’est au contraire celui qui a le courage de signaler le problème aux autres, de manière que celui-ci puisse être résolu rapidement et en équipe.

- Ne dis pas de sottises, j’ai tout à apprendre sur la vie dans l’espace !

- Matsya, il faut que je te le dise : non seulement tu représentes pour moi un nouveau départ, et une nouvelle chance d’accomplir mon rêve, mais surtout tu m’as ouvert les yeux sur le métier d’astronaute. Le vrai, pas celui qu’on apprend à la NASA.

Et là, on s’est tombées dans les bras l’une de l’autre. Instant de complicité et d’émotion partagée. Dommage que ce soit pour de faux.

Car il y a le plan. Ne ramollissons surtout pas maintenant : elle me mange presque dans la main. Elle a totalement mordu à l’hameçon. Ça, ou alors Dora Rawlings est une excellente comédienne. Pour le coup, cela ne serait pas moi qui mériterais un Oscar, mais elle… Restons donc sur nos gardes : peut-être cherche-t-elle à me mener en bateau, elle aussi. Malgré cela, je garde tout de même l’intime conviction que c’est moi qui suis en passe de remporter la partie. Et ça, c’est encore plus jouissif que de se faire une nouvelle amie.

Un monstre, moi ? Oh, comme vous y allez…

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Isolement (jour 7) – Finalement, l’eau, c’était pas si mal (même sans alcool dedans)
Par Matsya

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Vendredi – 6:39 pm

Message d’alerte :

Il reste 22 litres dans votre conteneur d’eau douce. Il est conseillé d’utiliser en priorité l’eau en provenance du dispositif de recyclage. Cette eau est pure à 99.8% et ne présente pas de risque pour la santé.

Génial. Il nous reste trois jours à tenir. Ca nous fait à peine un litre d’eau douce par jour et par personne.

Au fait, j’ai consommé combien d’eau hier ? Pas plus que d’habitude, me semble-t-il. Bon, j’ai bu mes deux litres, comme n’importe quelle bonne élève qui suit à la lettre les conseils de ses nutritionnistes. Ah, oui, et j’ai aussi arrosé les plantes. Quel gâchis ! Au moins un litre, si mes souvenirs sont bons. A y repenser, j’en ai mal au cœur.

Et puis bien sûr, il y a les trois douches que j’ai prises, mais ça, ça ne compte pas, ça fait partie des choses de première nécessité. En effet, dans cette atmosphère confinée, avec cette promiscuité permanente, en étant obligée de faire tous ces exercices physiques, trois douches par jour, c’est le strict minimum. En dessous de trois douches par jour, vous devenez une bête. Vous incommodez vos coéquipiers avec vos odeurs de bouc. Toutes les filles qui lisent ce post seront donc d’accord avec moi : trois douches, ce n’est pas de l’égoïsme, c’est une question de respect.

Bon, supposons que, par pure honnêteté intellectuelle, je décide d’inclure les douches dans mon petit calcul. Alors, ça fait combien de litres, une douche ?

- Au bas mot 30 litres, me répond Dick avec un sourire narquois, lorsque je lui pose la question dans le creux de l’oreille.

- Ah ouais, quand même…

OK, admettons : j’ai peut-être consommé un peu trop d’eau. Mais une chose est sûre : je ne suis pas la seule. La vérité vraie, c’est qu’on s’est quand même tous fait avoir comme des bleus avec cette histoire de flotte. Jamais pendant les briefings préparatoires il n’a été fait mention d’une quelconque restriction en eau potable. Du coup, même si personne n’est vraiment capable de dire qui a utilisé combien de litres, aucun d’entre nous n’a véritablement prêté une attention très importante à sa consommation d’eau. La capacité initiale du conteneur était tout de même (je l’apprends maintenant) de 1500 litres, ce qui fait plus de 50 litres par jour et par tête de pipe.

Ce que je trouve quand même hallucinant dans cette histoire, c’est que ce putain de Module, qui n’hésite pourtant jamais à nous réveiller en pleine nuit sitôt qu’un panneau solaire a le moindre pet de travers, ait attendu que le réservoir soit presque totalement vide pour nous avertir. Aucune alerte préliminaire, aucun signal à l’écran. Rien. Pour consulter le niveau du conteneur d’eau potable, il faut aller farfouiller dans un sous-sous menu de l’interface de contrôle.

Aucun doute : Sergueiev nous a tendu un piège. Il a voulu nous faire passer un message, et a utilisé la méthode la plus trash possible pour le faire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a bien réussi son coup, ce salaud. Dorénavant, je peux vous le jurer, surveiller ma consommation d’eau deviendra une seconde nature…

Vendredi – 6:45

On s’organise. Chacun sa bouteille d’eau. Un demi-litre par personne et par jour, histoire de ne pas se retrouver à court en cas d’imprévu. En revanche, en ce qui concerne l’eau recyclée, c’est la fête au village : on a un bon gros conteneur de 1200 litres rien que pour nous.

Ce qui signifie que, si on ne veut pas mourir déshydratés, il va falloir se résoudre tôt ou tard à boire cette fichue eau recyclée. A se laver avec également. A faire notre vaisselle avec.

Or, la seule pensée de devoir mettre ma peau et mes muqueuses en contact avec cette horreur me fait déjà frissonner. Parce que l’eau recyclée, il faut tout de même voir ce que c’est. Une odeur de chlore à faire pâlir n’importe quelle piscine municipale. Elle est tellement trouble qu’on la croirait tout droit essorée d’une serpillère. Quant au goût… je n’ose même pas imaginer. Certes, cette eau est « pure à 99.8% », mais sachant que les 0.2% restants sont en provenance directe de notre évier et de nos toilettes, que penseriez-vous à ma place ?

Et pourtant, il va bien falloir la goûter.

Je me lance. Mais hors de question que ce soit moi qui y aille la première :

- Et si on se faisait une petite dégustation ? Dick, tu ferais un si formidable sommelier…

- Pourquoi moi ? Pitié !

- Allez, un peu de galanterie, pour une fois. Je te sers un petit fond de verre, tu vas nous dire si c’est du Merlot ou du Cabernet Franc.

- Mmmh… Millésime ensoleillé, c’est sûr. Un bouquet puissant et beaucoup de longueur en bouche. Mes chers coéquipiers, je vous propose de trinquer à la santé du Professeur Sergueiev, qui nous a permis de faire la connaissance de ce petit nectar. Un, deux, trois… cheers !

Mon Dieu, c’est inhumain. Le terme le plus approprié pour décrire ce goût serait probablement « jus de chaussettes ». Ou plutôt, pour être tout à fait exacte, « jus obtenu de la décantation d’une chaussette de clodo dans de l’eau d’égout pendant une bonne quinzaine de jours ».

On se regarde tous, la bouche encore pleine.

Surtout, ne pas rire.

Dick et Curt ont l’air de trouver ma tête décidément très drôle et, du coup, ils font eux aussi des tronches pas possibles. Résister. Ne pas les regarder, ils seraient fichus de me faire marrer. Vite, se tourner vers Dora, qui a réussi jusqu’à présent à conserver son calme. Mais au bout de deux secondes à me regarder avec mes yeux de cocker et ma bouche tordue, elle explose de rire, s’étouffant pitoyablement avec l’eau recyclée.

La réaction en chaîne est redoutable. Curt éclate de rire à son tour, et, en se retournant sur sa droite pour éviter de m’arroser avec l’eau qu’il avait dans la bouche, il en pulvérise la moitié sur Dick. Lequel – pas classe du tout – recrache toute sa flotte sur la table avant de se mettre à pouffer comme un possédé. Quant à moi… je vous passerai les détails : on retiendra simplement que c’était classé 12 sur l’échelle de Richter.

Pour punir Dick de m’avoir aspergée, je prends ma bouteille d’eau et je lui jette le contenu au visage. Il se venge immédiatement. En moins de dix secondes, la dégustation dégénère en water fight général.

Oui, avec les précieuses bouteilles d’eau douce.

Parce qu’arrivés à ce stade, on n’en a plus rien à secouer. Quitte à boire de l’eau recyclée, autant s’y mettre à fond, et à le faire en se marrant. De toute façon, sur Mars, on n’aura rien d’autre…

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Isolement (jour 5) – Ceci est un post ennuyeux
Par Matsya

Mercredi – 5:45 pm

Il ne s’est strictement rien passé dans le Module aujourd’hui. Pas une alerte. Pas une mission. Je me demande ce qu’ils vont bien pouvoir trouver d’intéressant à se mettre sous la dent pour l’émission quotidienne de six heures.

Avec un peu de chance, peut-être ont-ils réussi à dénicher dans un autre Module une histoire d’amour torride (ou une histoire de cul sordide) qui réussira à émoustiller le public. Je l’espère pour eux, parce que, si tous les Modules sont comme le nôtre, on va finir, comme le fait remarquer Dick, par atteindre des scores négatifs à l’audimat…

Jugez donc : ce matin, après ma séance de sport quotidienne, je me suis surprise à avoir une conversation de près de vingt minutes avec Curt sur un sujet totalement sans intérêt : les plantes du vaisseau.

- Ah, celle-ci nous fait des bourgeons, regarde.

- Et le blé, tu crois qu’il va réussir à pousser avec aussi peu de lumière ?

- J’aurais encore envie de les arroser, mais je sais qu’il ne faut pas…

Bref, l’éclate, quoi. On vit comme des étudiants dans un dortoir, avec la drogue et l’alcool en moins.  On joue au poker ou à Guitar Hero. On fait du mini-golf.

Si au moins on était en apesanteur, on pourrait faire joujou avec des balles rebondissantes et des gouttes d’eau, comme le font les vrais astronautes. Mais même pas.

D’ailleurs, puisque j’ai un peu de temps, j’en profite pour vous dire un truc important : dans le vaisseau qui nous emmènera vers Mars, la gravité sera artificiellement recréée. Comment cela est-il possible ? En faisant tourner l’habitacle autour d’un poids mort à l’aide d’un filin. La force centrifuge qui résultera de cette rotation permettra de reproduire l’équivalent de la pesanteur martienne, soit un tiers environ de celle de la Terre. Les seuls moments où nous connaîtrons une véritable situation de « gravité zéro » seront ceux où nous serons en orbite, autour de la Terre et autour de Mars. Le reste du temps, ce sera Gravité 33%. On ne pourra pas faire des cabrioles, certes. Mais au moins, quand on renversera le ketchup, on n’aura pas besoin d’essuyer le plafond.

Je sais que certains d’entre vous seront un peu déçus d’apprendre cela. Une mission spatiale sans apesanteur, c’est comme un resto français où les serveurs seraient sympa : c’est louche et ça fait fake. En réalité, cependant, cette trouvaille de la pesanteur artificielle (que je dois à mon sémillant ami Bob Zubrin) représente un très grand progrès pour la conquête spatiale. En effet, l’apesanteur est extrêmement néfaste pour le corps humain. Elle provoque une perte de masse musculaire que même une pratique sportive assidue ne peut compenser. Et à terme, elle entraîne une décalcification des os. Sans compter que, pour faire tenir un brushing, ce n’est pas très pratique non plus.

J'aime qu'on me laisse des commentaires !

Isolement (jour 4) – La Vengeance de la Cruche
Par Matsya

« La cruche ».

C’est ainsi que me surnomme Dora Rawlings dans ses conversations sur MSN.

« La cruche ». Juste comme ça. Sans même une majuscule.

Comme, par exemple, dans : « Tu devineras jamais ce que la cruche nous a fait ce soir » (à propos de ma petite performance en pilotage de Soyouz).

Ou encore : « Dick est vraiment sympa (& sexy) mais pas moyen de l’approcher vu que la cruche est tout le temps cramponnée à lui ».

Cette petite saleté faisait la langue de pute dans mon dos. De l’autre côté du tuyau, son ami Scott, avec qui elle a un grand point commun : lui non plus ne peut pas me blairer.

En un sens, vu le profil de la nana, je vois mal comment il pourrait en être autrement.

Après un doctorat en biomécanique à Yale (avec mention), elle a subi six mois de formation ASCAN (Astronaut Candidates), au sein de la prestigieuse « école des astronautes » de la NASA. Selon son dossier, elle aurait ensuite obtenu une promotion, et aurait quitté l’ASCAN Training pour être nommée à la tête d’un vague service au Johnson Space Center de Houston, Texas. En clair, elle n’a pas tenu la distance, et ils l’ont foutue au placard.

Comment une fille comme elle, habituée à fréquenter des ingénieurs, des astrophysiciens et des pilotes de chasse, pourrait-elle accepter, ne serait-ce qu’une seconde, l’idée de se retrouver tributaire des caprices d’une blonde qui croit que Youri Gagarine est le nom d’un traitement contre le mal de gorge ? Franchement, à sa place, j’aurais les boules aussi. Mais heureusement pour moi, je ne suis pas à sa place.

Et vous, je vous le garantis, vous ne voudriez pas être à sa place non plus. Pourquoi cela, me demanderez-vous. Parce que je vais m’occuper d’elle à ma manière, je vais lui réserver un traitement très spécial. Le genre de traitement dont votre Matsya a le secret. Cette petite garce ne le sait pas encore, mais elle est sur le point de subir la Vengeance de la Cruche.

Alors, par quoi je commence ? La virer ? Lui coller un procès ? Un peu trop facile. Je vais faire les deux, bien entendu. Mais il faut me faut, en plus de ça, quelque chose de splendide, retentissant, écrasant. Un truc qui consacre la victoire totale et indiscutable de Matsya sur Dora Rawlings.

Pour me donner de l’inspiration, je mets mon casque avec Flash Dance et Dancing Queen à fond, comme à chaque fois que je concocte un plan d’attaque. Ces deux chefs-d’oeuvre intemporels ont le pouvoir de décupler mon fighting spirit. Quand je les écoute sur mon Sennheiser HD 800 à volume 18, c’est comme de la magie. Ça me rend invulnérable, impitoyablement perspicace… et surtout très, très vicieuse.

Voyons voir…

Diffuser des photos d’elle sous sa douche ? Je le pourrais : j’en ai, et on y voit d’ailleurs particulièrement bien sa cellulite naissante, ce qui est encore mieux… Cependant, pour le coup, c’est elle qui pourrait remonter la piste jusqu’à moi et me traîner devant les tribunaux pour violation de vie privée. Mauvaise idée, essayons autre chose.

Fricoter pour de vrai Dick, et faire en sorte qu’elle nous surprenne en pleine action ? Déjà mieux. Je le sais : Dora est secrètement amoureuse de Dick. Follement amoureuse. Une nana sait sentir ces trucs-là. Or, quoi de plus humiliant pour une femme que de voir l’homme qu’elle désire prendre son pied avec quelqu’un d’autre ? Je paierais cher pour voir la tête de cette petite conne à l’instant T. Priceless, comme on dit. En plus, je vais vous révéler un secret : je prends cent fois plus de plaisir à faire l’amour si je sais que ça me permet de vaincre une rivale…

J’aime bien cette idée. Pour autant, elle n’est pas tout à fait exempte d’inconvénients. En effet, si jamais Grace, la méchante femme de Dick, apprenait que j’ai une liaison avec son mari, elle pourrait très probablement, en bonne avocate, demander le divorce en lui causant de très sérieux soucis financiers. Ce qui, par contrecoup, ne manquerait pas de mettre en danger l’équilibre financier déjà instable de Mars | Semi | Direct. Or, si Dora Rawlings est au courant, je mets ma tête à couper que Grace Richardson le sera à son tour dans l’heure.

Gardons donc cette idée de côté, et voyons s’il n’existe pas des solutions plus indolores.

Un dernier coup d’oeil dans le dossiers de Dora Rawlings, histoire de voir s’il n’y aurait pas des pistes à y trouver.

Age : 28 ans

Lieu de naissance : Boston, Massachussets

Profession du père : banquier

Profession de la mère : présidente de la Fondation Rawlings pour l’Enfance Maltraitée

Taille : 1.72 m

Pointure : 39

Taille de gant : 6

Tour de coude : 26 cm

Taille : 61 cm

Poitrine : 87 cm

Hanches : 91 cm

etc.

Tiens, c’est amusant, je crois me souvenir que Larissa avait des mensurations presque identiques. Après comparaison des deux fiches biométriques, c’est tout à fait frappant : à un ou deux centimètres près, tout correspond. Ce qui signifie que, si on fabriquait une combinaison spatiale pour Dora, Larissa pourrait l’enfiler sans même une retouche.

Je crois qu’il commence enfin à me venir une vraie bonne idée. En fait, je ne vais pas éjecter Dora Rawlings. Pas tout de suite, en tout cas. Au contraire, je vais devenir sa meilleure amie, et essayer de me débrouiller pour qu’elle franchisse tous les échelons de la sélection. Objectif : qu’elle aille au moins jusqu’au stade où on lui fabriquera une combi. Et ensuite ? Ensuite, je ne réponds plus de rien…

Bises à vous tous, et à très bientôt pour la suite de la Vengeance de la Cruche

Votre Matsya

PS : Vous vous demandez comment j’ai pu avoir accès aux conversations MSN de Dora ? Come on, don’t be naive. Tous les équipements de cette mission m’appartiennent. Y compris les serveurs internet, auxquels Doug, mon technicien à queue de cheval, m’a donné accès sans opposer de résistance. Doug ferait absolument tout pour moi. C’est tellement touchant que ça en deviendrait presque effrayant…

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Isolement (jour 3) – Sans alcool, la fête est plus folle
Par Matsya

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Lundi – 5:57

Je retourne à ma couchette l’esprit apaisé. Non seulement mes coéquipiers ont enfin cessé de me prendre pour une quiche, mais surtout, depuis l’arrivée de Dick, cette équipe commence enfin à ressembler à quelque chose. La preuve : pour célébrer dignement notre petite victoire sur le simulateur, on a fait la teuf. Oui, mes très chers amis, la TEUF.

Définition du concept de « teuf » appliqué à un voyage dans l’espace :

- On a mis la musique à fond jusqu’à 5 heures et demie du mat.

[Le meilleur son qu'on a pu obtenir avec le sound-system moisi du Module ressemblait assez à celui d'une vieille radio qui crachotte, mais quand le Bamboula Spirit est dans la place, rien ne peut l'arrêter]

- On a dansé.

[Surprise : même Dora s'est décoincée ! On s'est tapé un bon délire sur Coldplay, à danser façon grosses chaudasses. Les mecs nous sifflaient, c'était cool, ça a mis de l'ambiance. L'espace de quelques minutes, j'ai presque cru que je l'appréciais]

- On a bu du Fanta déshydraté jusqu’à plus soif. Parce que le Fanta déshydraté est la boisson la plus funky qu’on ait dans ce fichu Module. Snif…

[Bon, il faut que je vous fasse un aveu. La clope, je m'en passe sans problème, je n'ai jamais été une grosse fumeuse. La CC, ça va à peu près : mes multiples cures de désintox ont fini par servir à quelque chose, mine de rien. Mais bon sang, une soirée sans un verre de champagne, sans un cosmo, sans même une petite bière, c'est juste pas possible. Ma prochaine mission une fois fini l'exercice d'isolement : faire plancher tous les instituts de recherche sur une formule de champagne qu'on puisse emporter dans l'espace. Avec ça, ils auront au moins le prix Nobel]

Revenons à nos moutons : je gambade donc joyeusement vers ma couchette. Au passage, je fais un petit bisou à Dick pour lui souhaiter bonne nuit. Je passe devant le lit de Dora, qui est assise en train de tapoter sur son ordinateur portable. Me voyant arriver, elle referme hâtivement – trop hâtivement – le capot de son laptop et me fait un grand sourire. Faisant semblant de n’avoir rien remarqué, je lui souffle un baiser.

C’est louche. Qu’avait-elle donc à me cacher ? Vous qui me connaissez bien, vous le savez pertinemment : je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour en avoir le coeur net…

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Isolement (jour 3) – Blonde au volant…
Par Matsya

Lundi – 3:45 am

Réveil en pleine nuit. Avec une bonne demi-douzaine d’alertes par jour et presque autant chaque nuit, l’alarme est vite devenue une une sorte de compagne pour nous. Comme un animal familier, sauf que c’est lui qui vous siffle pour que vous veniez au pied.

Du coup, c’est pavlovien, maintenant : en moins de deux, nous voilà tous au garde-à-vous devant l’écran principal, les cheveux en bataille et les yeux gonflés de sommeil sous cette lumière rouge qui nous donne des mines épouvantables.

Scénario d’urgence : un astronaute a été grièvement blessé en orbite terrestre, mais le vaisseau n’est pas équipé du nécessaire pour opérer votre coéquipier dans les meilleures conditions. Un ravitaillement d’urgence arrive par la voie d’une navette Soyouz. Cependant, le système de guidage automatique du Soyouz a subi une défaillance, et l’amarrage doit être contrôlé manuellement depuis le vaisseau. A ce stade, la navette est à 60 km du vaisseau et arrive sur vous à une vitesse relative de 120 km/h, ce qui vous laisse exactement trente minutes pour agir.

Une faute de trajectoire, et c’est la collision.

Une erreur de procédure, et c’est la décompression.

La vie de notre coéquipier est entre nos mains.

Et surtout, si on se plante sur cette manoeuvre-là, c’est la dégringolade au classement pour Dora et Curt, ce qui nous garantira la soupe à la grimace pendant les huit jours qu’il nous reste à passer ensemble…

Désignée volontaire : Matsya !!!

Oops. Je ne sais pas pourquoi, mais personne autour de moi n’a l’air rassuré. Confiante malgré les tronches livides de mes chers teammates, je m’installe calmement au simulateur.

En vérité, j’ai déjà eu l’occasion de répéter cette manoeuvre par le passé, notamment avec Larissa, qui trouvait notamment très drôle le décalage technologique entre le bon vieux Soyouz (un engin si vieux qu’elle avait eu elle-même l’occasion de le fréquenter du temps de l’Union Soviétique) et notre vaisseau ultra-moderne. Du coup, je la maîtrise pas trop mal. Mais, par pur sadisme, je n’ai pas envie de le leur dire…

H-30 minutes

Le Soyouz s’approche. A cette distance, on a la sensation trompeuse qu’il se déplace extrêmement lentement. La trajectoire semble bonne, j’enclenche les rétrofusées pour freiner son approche. Pour l’instant, ça se présente plutôt pas mal.

H-20 minutes

Tout va toujours pour le mieux. Je tente de rester concentrée malgré la fatigue. Pas mes coéquipiers, qui baîllent plus ou moins ostensiblement et ne rêvent que de retrouver leur couette.

H-16 minutes

Dick retourne se coucher en disant que ces exos sur simulateur sont le meilleur remède contre l’insomnie après le documentaire animalier.

H-9 minutes

Le Soyouz, qui n’était jusqu’alors qu’un pixel sur l’écran, commence à devenir nettement visible. Râle horrifié de l’assistance et réveil en sursaut de Dick, qui accourt en pyjama : l’engin arrive A L’ENVERS. Comme dans les vidéos que vous voyez plus bas, mais le dessus en-dessous et le dessous au-dessus. C’est catastrophique, car même si l’approche se déroulait comme sur du velours, cela se soldera au mieux par l’incapacité d’accéder à la cargaison, ou au pire par des dommages sur les deux appareils.

Les conseils paniqués les plus farfelus fusent :

- Repousse le Souyouz ! Refuse l’amarrage, sinon c’est la collision !

[Possible, mais si je m'amuse à faire ça, mon coéquipier meurt et tout le monde perdra un max de points]

- Tente le retournement, c’est possible !

[Non, ce n'est pas possible, et ce serait d'ailleurs tout à fait suicidaire : en effet, le Soyouz n'a plus assez de carburant pour effectuer ce retournement et se stabiliser ensuite]

- Stoppe le Soyouz, on fera une sortie en scaphandre pour décharger le contenu !

[Ce qui serait tout à fait stupide, puisque, pour faire transiter les équipements de chirurgie, il faudrait les faire passer dans le vide intersidéral. Ce qui, par décompression ou sous l'effet du froid, ruinerait à coup sûr la précieuse cargaison]

- Ou bien on fera une sortie pour retourner manuellement le Soyouz en utilisant les tuyères de nos scaphandres.

[Moins bête, déjà, mais à ma connaissance le simulateur ne prévoit pas cette option, donc risqué à envisager]

Je décide de mettre fin à cette avalanche d’avis non-sollicités :

- Merci mes amours, pour vos petits conseils. Mais souvenez-vous de ce vieil adage du Professeur Sergueiev : « tant qu’il est est aux commandes, le pilote a toujours raison, surtout quand il a tort ». Vous n’avez donc pas le choix : vous serez obligés de faire confiance à votre pilote, même si c’est une blonde !

Impassible (et pas peu fière de ma petite réplique), je laisse le Soyouz s’approcher, toujours à l’envers. Regard médusé de Curt et Dora. Sourire amusé, quoiqu’un tantinet crispé, de Dick.

H-2 minutes

Le Soyouz est encore à l’envers.

Sans décoller mes yeux de l’écran, je prends la parole sur un ton hyper-solennel :

- Mes amis, pour réussir cette manoeuvre, je sais ce qu’il nous faudra : une intervention de Dieu. C’est pourquoi je vais vous demander de vous unir à moi maintenant pour chanter à la gloire du Seigneur. Glooory, Glory Halleluuuuuujah. Glooory, Glory Halleluuuuuujah.

Curt et Dora me prennent pour une folle. Mais Dick, lui, joue le jeu. D’une belle voix de baryton que je ne lui connaissais pas, il entonne avec entrain : Glooory, Glory Halleluuuuuujah…

Est-ce du bluff, ou bien a-t-il vraiment confiance en ma capacité à maîtriser la situation ? Peu importe : en l’occurrence, ce que je vois, c’est qu’il me témoigne publiquement sa confiance. Et ça, c’est le meilleur service qu’il puisse me rendre. J’en suis authentiquement touchée, et je m’en souviendrai le moment venu. Dick est peut-être un salaud, mais c’est un BON coéquipier…

H-30 secondes

Le Soyouz est toujours à l’envers.

H-20 secondes

Curt tente sa dernière chance :

- Matsya, tu es sûre que…

- Tais-toi et prie.

Il se met à chanter faux.

- Je n’ai pas dit « chante », j’ai dit « prie ».

H-10 secondes

H-9 secondes

H-8 secondes

H-7 secondes

H-6 secondes

H-5 secondes

H-4 secondes

H-3 secondes

H-2 secondes

H-1 seconde

***CONTACT***

Amarrage confirmé à 4:17 minutes du matin. Vous pouvez procéder à l’ouverture du sas.

Regards incrédules du reste de l’équipage.

- Alors, les choupis, qu’est-ce que vous dites de ça ? Qui est-ce qui va m’apporter le petit dej au lit pendant trois jours pour se faire pardonner de n’avoir pas fait confiance à Matsya, la plus grande pilote de Soyouz de toute la Côte Ouest ?

- Mais… mais Matsya, dit Curt avec l’air de quelqu’un qui vient de voir un mec marcher sur l’eau, tu sais comme moi que le sas n’est pas prévu pour ça. C’est théoriquement impossible d’amarrer un Soyouz à l’envers !

- Si tu me parles de théorie, darling, c’est que tu manques de pratique. Si, comme moi, tu avais répété ce scénario de simulation pendant ton temps libre, tu te serais aperçu que ce programme comporte un gros bug, qui fait s’afficher le Soyouz à l’envers. As-tu remarqué qu’à aucun moment le logiciel ne nous a envoyé de signal d’alerte ? Ca ne t’a pas mis la puce à l’oreille ?

- Dis donc, coquine, tu t’es quand même bien moquée de nous avec tes prières, rétorque Dick.

- Pas du tout mon petit Dick. J’en avais bel et bien besoin, de l’aide de Dieu. Seulement, je ne priais pas exactement pour la même chose que vous : moi, j’implorais le Seigneur pour que le bug soit toujours présent en dépit des 15 000 demandes de rectification que j’ai envoyées depuis un mois. Heureusement, il y a au moins une chose en laquelle on peut avoir confiance en ce bas monde : les informaticiens, ça ne répare jamais les bugs à temps…

Pour vous faire une idée : une vidéo d’amarrage de Soyouz à la Station Spatiale Internationale (attention, Dick n’a pas menti : c’est franchement soporifique !)

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Bouteille à la Mer (5) – Les yeux et les oreilles
Par Matsya

Handcuffs

From: bl4kktul1p@gmx.de

To: matsya@marssemidirect.com

Subject: no subject

Encore un coup de ceinture. Le cinquante-septième. Du côté de la boucle, bien entendu. Chaque coup déchire les chairs et produit une douleur lancinante. Si je n’ai pas accès à des soins rapidement, les blessures risquent de s’infecter.

- Je vais te reposer la question, et cette fois-ci tu vas me répondre. Tu as été vue t’enfuir en compagnie des Escandalosas. Dans la chambre d’hôtel on a retrouvé des armes. Pour toute l’opinion publique, tu es une meurtrière et une meneuse de gang. Tu es tout ce dont notre pays veut se débarrasser. En plus, tu sais que c’est Juanita Mendoz qui t’a dénoncée. Alors n’aggrave pas ton cas et dis-moi : où se trouve la planque d’armes des Escandalosas ?

Ortiz, l’inspecteur qui m’interroge, est un ancien boxeur professionnel. L’interrogatoire, c’est sa spécialité. Il est reconnu et craint dans toute la ville pour sa brutalité et son pouvoir de persuasion. Mais là, c’est perceptible, il commence à fatiguer un peu. Probablement n’a-t-il pas l’habitude qu’un interrogatoire se prolonge plus de dix heures sans avancer d’un iota, comme c’est le cas de celui-ci. Par fierté, il refuse de laisser la main à ses collègues.

C’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les amateurs. De vrais professionnels (j’en ai fait autrefois partie) auraient su prendre leur temps. Dans mon unité au KGB, avant même de démarrer l’interrogatoire, nous laissions le suspect croupir dans une cellule pendant trois jours, les mains attachées derrière le dos. De cette manière, celui-ci arrivait à l’interrogatoire épuisé, trempant dans sa propre urine, ce qui facilitait considérablement le travail.

Je décide de prendre enfin la parole, mais ce n’est pas à Ortiz que je m’adresse :

- Dites, vous, au fond de la pièce, dis-je en anglais à la silhouette adipeuse en costume bleu que je vois se balancer depuis plusieurs heures déjà sur une chaise, dans la pénombre. Peut-être pourriez-vous dire la vérité à votre collègue ? Cela lui éviterait peut-être de faire des heures supplémentaires pour rien…

Surpris, il se redresse. Je ne m’étais pas trompée : l’homme me répond avec un fort accent texan.

- Oui, et quelle est-elle, la vérité ?

- La vérité, c’est que si je vais en prison dans ce pays, les Escandalosas me feront tuer de peur que je ne parle. Quitte à mourir, je préfère que ce soit pendant mon interrogatoire. Au moins, cela m’évitera de traîner une réputation de balance jusqu’après ma mort.

- Inspecteur Ortiz, voudriez-vous bien nous laisser cinq petites minutes ?

Ortiz se retire en prétextant que de toute façon c’était l’heure de sa bière. L’homme approche sa chaise pour me chuchoter presque à l’oreille.

- Mon nom est Joseph Barnette, et je suis agent de la CIA. Je sais qui vous êtes, Larissa, mais la police locale ne le sait pas. Si vous coopérez, je peux faire beaucoup de choses pour vous.

- Peut-être daignerez-vous m’éclairer sur le sens précis du terme « coopérer » ?

- Depuis la mort de Pablo M., le pays connaît une guerre des gangs sans précédent. La presse s’en est mêlée, et la lutte contre les gangs a été promue grande cause nationale. Du coup, pour le gouvernement de ce pays, il est hors de question de laisser partir la première suspecte du grand coup de filet qu’ils sont en train de mettre en place. Cela leur coûterait probablement les prochaines élections. En revanche, si vous acceptez de témoigner contre Juanita Mendoz, nous aurons les mains libres pour vous faire partir discrètement vers les Etats-Unis sous une fausse identité…

- … pour me jeter en prison une fois là-bas ? Je suis recherchée par les Fédéraux, vous vous souvenez probablement.

- Aucun risque. Non seulement nous vous blanchirons, Larissa, mais en plus de cela, nous vous permettrons de réintégrer Mars | Semi | Direct. Nous savons vous et moi que Matsya entretient une affection toute particulière à votre égard. Elle sera ravie de vous laisser la rejoindre.

- Et que demanderez-vous en échange de tant de générosité ?

- A Washington, Mars | Semi | Direct suscite énormément de curiosité, et, je dois l’avouer, une  certaine inquiétude également. Il est devenu impératif que nous sachions comment cette organisation fonctionne de l’intérieur. Vous serez les yeux et les oreilles du gouvernement américain. Si vous faites tout ce que nous vous dirons de faire, vous ne serez jamais plus inquiétée. Dans le cas contraire, nous ne pourrons plus vous tenir à l’abri, ni de la justice, ni de vos ennemis dans les milieux de la pègre.

- Cela inclut-il la possibilité que vous me demandiez de saboter la mission ou de nuire à Matsya ?

- Sur le principe, aucun cas de figure n’est exclu. Le contenu précis des instructions qui vous seront données par nos services n’est pas encore établi à ce jour. Sachez en tout cas que vous ne nous doublerez pas. Nous avons d’autres agents infiltrés, et ceux-ci veilleront sur vous de très, très près. Une dernière chose : cette offre est à prendre ou à laisser. J’espère que vous vous rendez bien compte du pétrin dans lequel vous vous êtes fourrée.Vous n’êtes guère en position de négocier…

- Quand dois-je vous donner ma réponse définitive ?

- Mettons… dans deux heures.

Il essuie son front plein de sueur et quitte la pièce en se dandinant. Ortiz revient avec une Corona à la main, et rote bruyamment avant de se remettre au travail.

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Isolement (jour 2) – Opération Sourire Forcé
Par Matsya

Dick

Dimanche – 6:45 am

Depuis le petit coup de défibrillateur d’hier soir, l’ambiance est à couper au couteau dans mon Module. Certes, Dora et Curt – leur sélection en dépend – se démènent pour détendre l’atmosphère à coups de high fives et de ruses d’animateur de colo, mais la gêne demeure néanmoins palpable.

Ils ont beau me promettre en riant jaune que nos superpouvoirs nous permettront de rattraper notre score sur le reste des épreuves, je sens qu’ils m’en veulent quand même. Non pas pour ce que j’ai fait à Scott, bien entendu : ils sont bien trop contents de voir s’évincer de lui-même un concurrent figurant dans le top 10. Non, ce qui les préoccupe, ce sont les points qu’ils risquent de perdre au classement suite à cet incident. Evidemment, moi qui suis hors-compétition, je dois être perçue comme totalement incapable de comprendre ça.

Pourtant, si mes souvenirs sont bons, je n’étais pas la seule à chanter pour encourager Scott quand il transpirait sur le simulateur. Quand j’ai entonné mon We Are The Champions, ils ne se sont pas fait prier pour me joindre. La seule chose qui les ait retenus de m’accompagner pendant tout le temps où je chantais, c’est le risque d’être vus beuglant comme des casseroles par 26 millions de téléspectateurs…

Bref, il m’en veulent, et moi je leur en veux un peu aussi. Mais personne n’ose rien se dire. Et il nous reste 9 jours à passer ensemble. Je prie pour qu’il se passe quelque chose. Un tremblement de terre. Une alerte à la bombe. Une invasion japonaise. N’importe quoi, pourvu que que ça mette fin à ce status quo insupportable.

Dimanche – 9:45 am

C’est annoncé : un nouvel astronaute va être intégré dans notre Module. Notre sauveur est peut-être arrivé. Après quelques minutes de suspense, les portes s’ouvrent. Sur la passerelle, en contrejour, on a du mal à voir qui c’est. On entraperçoit vaguement une silhouette d’homme, bien bâti, un mètre quatre vingt dix environ. Mais dès que la lumière éclaire son visage, je le reconnais.

Dick. Je me jette immédiatement dans ses bras.

- Hé bien, me murmure-t-il à l’oreille, pas dupe de mon petit jeu. Je croyais que tu me tenais pour le grand méchant dans cette histoire ?

- Tu n’as jamais été été qu’un tout petit méchant, lui dis-je les dents serrées. Et le moment est venu de te racheter en faisant une bonne action, pour une fois dans ta vie.

- Tu sais bien que je ferais tout pour toi, très chère Matsya, des bonnes actions comme de très mauvaises… Que puis-je pour te rendre heureuse ?

- Ne dis rien et souris. Aie l’air content de me voir.

- Aucun problème : sourire, c’est ce que je fais de mieux.

Puis il se tourne vers Dora et Curt avec un air délicieusement affable et leur lance sur le ton de la plaisanterie :

- Soyez rassurés, tant que je serai là, Matsya ne fera de mal à personne…

C’est totalement foireux comme blague, mais au moins ça les fait rire de bon coeur. Le conflit rampant semble désamorcé, au mois pour l’instant. J’administre à Dick une petite fessée symbolique pour le punir de son impudence, mais au fond de moi-même je suis rassurée. La vie du Module peut enfin commencer sur un mode un peu plus… normal.

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Bouteille à la Mer (4) – Traquée
Par Bl4kkTul1p

From: bl4kktul1p@gmx.de

To: matsya@marssemidirect.com

Subject: no subject

Quand on a été espion, on finit par développer une sorte de sixième sens. Si est repéré, on le sent. Dans mon cas précis, je crois bien que ce n’est plus qu’une question de minutes avant que ne me fasse pincer.

Je dois leur faire décidément très peur, à en juger par le dispositif qu’ils ont déployé pour me cerner. Je compte au total une bonne dizaine de véhicules de police banalisés devant mon hôtel. Je distingue plusieurs tireurs embusqués sur le toit d’un immeuble avoisinant. J’entends le bruit d’un hélicoptère. Très vraisemblablement, ils ont bouclé tout le quartier.

Tenter une fuite dans ces circonstances ne serait pas seulement suicidaire ; ce serait également un total manque de classe. A ce stade, autant attendre calmement qu’ils frappent à ma porte et croiser les doigts pour qu’ils ne commettent pas de bavure. Au moins, cela me laisse au moins le temps de t’écrire ce mail…

Comment ont-ils pu me repérer ? Une seule solution possible : par vengeance, les Escandalosas m’ont dénoncée. Elles ont réussi à dégoter le numéro de mon faux passeport et l’ont donné à la police. Depuis mon départ de la ville de D., j’ai utilisé ce passeport plusieurs fois pour des chambres d’hôtel. Il est possible que l’un des réceptionnistes soit un informateur.

Pourquoi on m’aurait vendue, moi, plutôt que quelqu’un d’autre ? Pas facile à dire. Ma couverture de touriste allemande fraîchement divorcée semblait pourtant suffisamment solide, puisque plusieurs Allemands que j’ai croisés y ont cru au point de me demander en mariage. L’hypothèse la plus probable serait que les services de police aient déclenché l’état d’alerte dans tout le pays, et demandé à tous les hôtels de leur transmettre une copie de chaque passeport allemand qui entrait en leur possession. Cela doit représenter un travail gigantesque pour eux. Jamais je n’aurais pensé mériter tant d’honneurs.

Une chose est certaine, en tout cas : ils n’intercepteront pas ce message. Dès que je te l’aurai envoyé (sous forme cryptée, bien sûr), je formaterai mon disque dur. Rien ne leur permettra de remonter jusqu’à toi. Peut-être m’attraperont-ils, mais toutes les précautions sont prises pour qu’il ne t’arrive rien, à toi.

Toutes les pensées vont vers toi.

Ta Tulipe Noire.

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Isolement (jour 1) – Appelez-moi Defibrillator
Par Matsya

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Nous voici arrivés à une partie de la compétition que le public va adorer, et que les apprentis-astronautes vont très certainement détester : l’épreuve d’isolement.

Principe : les concurrents sont répartis en huit équipes de quatre, puis enfermés pendant 10 jours dans un Module répliquant fidèlement l’intérieur du vaisseau spatial. Ils seront soumis à ce que le Pr. Sergueiev appelle des « stimuli ». But : permettre aux psychologues de Mars | Semi | Direct d’établir le profil psychologique de chacun en fonction de ses réactions et de son comportement.

Des « stimuli », c’est quoi exactement ? Venant de Sergueiev, ça peut vouloir dire à peu près n’importe quoi. Simulation d’incident technique ? Possible. Simulation de pénurie d’oxygène ? Possible. Lâcher d’aliens enragés dans le vaisseau ? Possible. Concours de karaoke ? Possible aussi. Seule limite : l’imagination tordue du Professeur.

Les concurrents savent parfaitement à quoi s’attendre. D’où les sourires crispés de beaucoup et les tronches de cocker des autres.

Samedi – 10:02 am

Les équipes sont désignées. Mes coéquipiers : Scott Guido, Dora Rawlings et Curtis Groff.

J’aurais espéré Adam, mais je n’ai pas eu cette chance.

Scott et Curt m’ont fait l’effet de gentils garçons jusqu’à maintenant. Concernant Dora, en revanche, j’ai toujours eu un peu plus de de mal. Peut-être que ça vient de son côté Häagen-Dasz : 100% parfaite, 100% glaciale. J’y peux rien, elle m’énerve, avec ces airs de « je sors de la NASA et je vous méprise tous, bande d’amateurs ». Mais il va falloir que je travaille sur moi-même pour essayer de faire avec. C’est le jeu. Comme le dit sagement Sergueiev, « vos coéquipiers sont vos meilleurs amis… et s’ils ne le sont pas, il vous appartient de faire en sorte qu’ils le deviennent ».

En y réfléchissant, il faut tout de même relativiser : c’est moi qui ai le rôle le plus facile, dans toute cette histoire. En effet, vu que je monterai dans le vaisseau quoi qu’il arrive, mes petits camarades ont la pression pour montrer à tout prix qu’ils s’entendent bien avec moi. Moi, ma seule obligation, c’est de me prouver à moi-même que je suis suffisamment compatible avec des êtres humains pour vivre avec eux pendant 10 jours sans les étriper (bien que, me connaissant, ce soit loin d’être gagné d’avance).

Au moins une bonne chose, en tout cas : Dick n’est pas dans mon groupe. Il a une affaire urgente à régler à New York, et rejoindra une équipe dès demain. Oui, je sais, je sais, je sais : je fais la politique de l’autruche. Il va bien falloir que j’apprenne à vivre avec lui, si nous devons un jour partir pour Mars. Mais pour l’instant, c’est… trop dur.

Samedi – 5:10 pm

Entrée des équipes dans les Modules, sous un déluge de flashes et d’acclamations. Bravant l’interdiction d’apporter des objets personnels, j’entre avec ma guitare folk. Le public me réclame une chanson. Je leur fais une reprise acoustique (presque) improvisée de Walking on the Moon, de Police. Ca leur fera au moins un truc à montrer pendant le prime si cette première journée se révèle sans intérêt…

Samedi – 5:31 pm

Décidément, ils n’ont pas tardé. Lumière rouge clignotante dans tout le Module, alarme stridente : un des panneaux solaires s’est détaché. Préposé à la réparation d’urgence sur simulateur : Scott.

Si jamais Scott manque sa manoeuvre, les conséquences seront très ennuyeuses pour tout le monde. Non pas à cause de la perte supposée du panneau solaire (il ne s’agit que d’un exercice sur simulateur), mais parce que lui-même et le reste de l’équipe subiront un malus sur leur note en cas d’échec.

L’air constipé, les mains moites, il s’installe au simulateur sous les regards anxieux de l’équipe.

Samedi – 7:11 pm

Scott est évacué du Module sur une civière. Selon les actus du soir, ses jours ne seraient pas en danger, mais il aurait été « très fortement sonné  suite à un choc électrique particulièrement intense ».

Pourtant, j’ai vérifié après coup, le défibrillateur que j’ai utilisé pour me défendre contre lui était réglé sur puissance minimum. Moi je voulais juste le calmer, c’est tout !

Il était devenu totalement incontrôlable. Il me hurlait dessus à 5 centimètres de mon visage en me traitant d’idiote, en disant qu’il n’aurait jamais loupé sa manoeuvre si je n’avais pas été derrière lui en train de chanter avec ma « putain de guitare ». Alors moi, j’ai pris peur, que voulez-vous ? Je me suis sentie menacée. Et tout ce que j’avais à portée de main, c’était ce défibrillateur.

C’était ma guitare préférée. Ce salaud de Scott me l’a mise en miettes. Bien fait pour lui. Tiens, d’ailleurs, je me demande bien qui ils vont nommer pour le remplacer… Ooops : vous avez pensé à la même chose que moi ?

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