
Lundi – 7:20 am
MaryAnn, ma dircom, est à côté de moi. C’est hyper rare qu’elle nous convoque d’urgence comme ça, surtout aux aurores un lundi matin. Détail qui tue : aujourd’hui, elle porte ses lunettes de Harry Potter. Or, quand MaryAnn chausse ses lunettes Harry Potter, c’est qu’elle a un truc vraiment important à dire.
Assis face à nous, Dick a l’air d’un bébé-chat qui vient de se faire pincer après avoir gobé le poisson rouge.
- Mesdames, je dois vous avouer ma plus totale surprise. C’est vraiment à n’y rien comprendre. Pourtant, ma première interview avec Suzie Chan s’était extrêmement bien passée. Pour ma part, je mettrais cela sur le compte du fait qu’elle travaille maintenant pour USA Today…
Pas convaincue pour deux sous, je lui rentre dans le lard :
- Dick, si cette pouffiasse de journaliste a décidé de nous tailler un short, c’est tout simplement parce que tu lui as refusé tes faveurs la dernière fois. Tu lui as mis un rateau, elle se venge. Point barre, pas besoin de cherche plus loin. J’en aurais probablement fait tout autant à sa place…
- Mais je t’assure que nous nous étions quittés en très bons termes ! Quand je lui ai parlé au téléphone la veille de l’interview, elle a été tout à fait charmante. C’est juste que, le jour J, pour une raison mystérieuse, elle s’est subitement transformée en Terminator.
- Si tu avais pris la peine de nous consulter, MaryAnn et moi, avant d’accepter cette interview, on t’aurait tout de suite dit que cette bimbo à gros nichons était là pour te tendre un piège. Mais non, toi il faut que tu fasses ton kéké et que tu partes bille en tête sans rien dire à personne. Désolée de te le dire, Dick, mais tu as encore beaucoup à apprendre sur la psychologie féminine.
- Voyons Matsya, tu sais très bien qu’avec la presse on est toujours dans un rapport de séduction. Toi, par exemple, si tu devais décliner des interviews avec tous les journalistes mâles ou femelles qui ont des vues sur ta charmante personne, qui donc te resterait-il, à part les revues spécialisés pour aveugles ?
Je suis encore grognon, mais il réussit presque à m’arracher un sourire. MaryAnn reprend la parole, avec toute l’autorité de la professionnelle confirmée qui a l’habitude d’être écoutée. Dans une vie précédente, elle a été dircom de Coca-Cola et L’Oréal, et je peux vous dire qu’elle en a maté de plus gros que nous. Le verdict tombe :
- Matsya, en tant que femme, je ne peux guère vous donner tort sur le fait qu’il s’agit très certainement ici d’une vengeance personnelle. Cependant, mon diagnostic en tant que responsable de la communication est que notre problème est plus beaucoup global que cela – et beaucoup plus grave également. En effet, je connais Suzie Chan, et je peux vous assurer que jamais elle ne se serait permise des attaques aussi directes contre notre projet Mars | Semi | Direct si elle n’avait pas eu derrière elle ses rédac’chefs pour la soutenir dans ce sens. Vu la manière dont elle avait préparé ses questions, il est clair qu’elle suivait des directives précises, même s’il est difficile de nier qu’elle a mis un zèle tout particulier à les appliquer à la lettre…
Content de pouvoir se sortir de l’impasse, Dick renchérit :
- Donc, tu vois, Matsya, j’avais raison : ce n’est pas seulement Suzie Chan, mais toute la rédaction de son nouveau journal qui veut notre peau ! MaryAnn, très chère, merci mille fois pour votre soutien, je ne l’oublierai pas.
Il lui fait un clin d’oeil. Elle reste pro, mais ses joues rouges la trahissent. Je devine qu’elle a un petit faible pour lui. Encore une fois, ce salaud de Dick réussit à utiliser son charme pour tourner la situation à son avantage. Il est redoutable pour ça…
- J’irais même plus loin, poursuit MaryAnn : depuis quelques jours, on constate un revirement extrêmement inquiétant dans l’ensemble de la presse américaine. A ce titre, le bilan quantitatif du coverage report que m’a transmis l’agence de RP est sans équivoque. Avant lundi dernier, à peine 5% des articles qui parlaient de nous émettaient des avis négatifs. Depuis la semaine dernière, ce taux est passé à 65%, alors même que le nombre d’articles consacrés à Mars | Semi | Direct est en forte augmentation. C’est tout particulièrement vrai sur les grands quotidiens coeur de cible, et selon moi les newsmags et la presse étrangère ne tarderont pas à leur emboîter le pas. Sur les espaces de discussion d’internet, le tableau est moins défavorable, mais le ton a tout de même significativement changé depuis l’époque où Mars | Semi | Direct provoquait systématiquement l’adhésion et l’émerveillement.
- C’est l’hallu totale, quand même : MarsNeedsHeroes cartonne en audience, les ventes de produits dérivés n’arrêtent pas de grimper, on a plein de fans sur Facebook… Comment ça se fait que la presse nous massacre, alors que les vraies gens, eux, nous kiffent ? Qu’est-ce qu’ils ont de si méchant à dire sur nous ?
- Les angles d’attaque sont à peu près les mêmes dans tous les supports : une menace perçue pour l’emploi sur le territoire américain, des craintes concernant la sécurité de l’espace aérien. Les titres les plus pointus soulignent le problème des déchets spatiaux et se posent la question de savoir à qui appartient Mars, mais ils sont peu nombreux et leur audience est faible comparée à celle des journaux qui dénoncent les risques économiques et sécuritaires.
- Ma chère MaryAnn, serait-ce un effet de mes sens abusés, ou crois-je déceler dans ces arguments une troublante similitude avec ceux de notre nouvel ami le sénateur Randy St John ?
- Vous ne vous trompez nullement, Dick : ce sont bien les mêmes, et parfois formulés à la virgule près comme dans le discours de sa conférence de presse.
- Serait-il donc abusif de soupçonner une possible campagne de dénigrement venant de sa part ?
- Non seulement serait légitime de le soupçonner, mais j’en ai également la preuve. Grâce à mes contacts, j’ai réussi à me procurer une copie d’un communiqué qui a été envoyé mardi dernier à toutes les rédactions américaines.
Et, sur ces mots, de nous tendre un papier au titre évocateur : « MENACES SUR LA POLITIQUE SPATIALE AMERICAINE ». Inutile de le lire, je connais déjà le contenu, et rien que d’y penser ça me file mal au bide. Poubelle direct.
- Bon, je ne sais pas pour toi, Dick, mais pour ma part je crois que j’ai bien compris le message. Si on continue à se laisser pourrir par la presse, nos généreux donateurs vont tous reprendre leurs billes et les investir là où ça profitera plus à leur image. Ca pourrait bien marquer la fin de notre petit projet. Là, je crois que notre pote Randy a marqué un point, et qu’il va falloir répliquer vite, très vite.
- Si tu dis cela, je suppose que c’est parce que tu as une idée de ce que tu voudrais lancer comme contre-offensive ?
- Tout à fait. MaryAnn, vous connaissant, je suis certaine que vous avez déjà préparé la Grosse Bertha, et que vous n’attendez qu’un signe de nous pour envoyer votre armée de pitbulls à l’assaut des rédactions, pas vrai ?
- Vous avez deviné juste, Matsya.
- Ce qui est tout à fait justifié, nécessaire et pertinent… mais laisse néanmoins en suspens un gros, gros gros problème…
- … tu veux dire un problème à dentier et combover ? Tu as raison : tant que celui-là sera dans la place, il restera une menace. Mais on ne va quand même pas le faire assassiner !
- Oh, Dick, depuis quand a-t-on besoin d’assassiner les gens pour les rayer de la carte ? Allons, un peu d’imagination, chéri…
A ce moment, MaryAnn ramasse ses dossiers et s’empresse de quitter la salle.
- Matsya, Dick, un grand merci pour cette réunion constructive, mais je dois partir : il me semble que vous allez aborder des sujets qui débordent légèrement de mon champ de compétence…
C’est vous qui l’avez dit…