Dossier Mars | Semi | Direct – Rapport d’activité n°1
Par Bl4kkTul1p

From: bl4kkTul1p

To: Joseph Barnette

Cher Jo,

Notre plan fonctionne comme prévu. Je suis entré en contact avec Matsya dans la nuit d’hier. Après discussion, celle-ci a accepté de me réintégrer à la mission Mars | Semi | Direct.

Prétextant que mon statut de suspect dans une enquête fédérale ne me permettrait pas de reprendre l’entraînement d’astronaute au grand jour, j’ai réussi à convaincre Matsya de me positionner sur un nouveau poste, consistant à gérer les rapports avec les fournisseurs de la mission, sous le commandement direct du Pr. Sergueiev.

Il s’agit d’un poste hautement stratégique pour ce qui nous concerne, dans la mesure où il nous permettra d’accéder à un grand nombre d’informations à caractère confidentiel, et nous laissera la possibilité d’intervenir sur le déroulement de la mission si le besoin s’en fait sentir. De plus, cette position nous permettra d’être en prise directe avec les sources de revenu créant des emplois pour les Américains, ce qui est la préoccupation première des Sénateurs.

Pour plus de discrétion, je passerai 100% de mon temps sur la base de San Jose, et je dormirai dans une chambre séparée, ce qui facilitera considérablement l’accès aux dossiers.

J’espère que ce résultat correspondra à vos attentes.

Bien cordialement,

BT

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(pub) A voir absolument : la vidéo du livre Packing for Mars
Par Matsya

Moi je l’ai trouvée très très bonne. Hâte de voir ce que donnera le bouquin dont ce film fait la promo… Je vous tiendrai au courant !

Bises

Matsya

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Service médical de nuit
Par Matsya

Mardi – 11:41 pm

Le corps humain est décidément une machine bien surprenante. Je viens de passer plusieurs jours sans boire, manger ni dormir. J’ai subi des écarts thermiques qui auraient fait éclater de la brique. A l’heure qu’il est, je devrais être au fond de mon lit en train de comater façon Pete Doherty.

Mais pensez-vous donc : le fait de savoir que Larissa est en vie, la perspective de la revoir après de si longs mois de séparation forcée, l’appréhension, également, que les choses ne soient peut-être plus comme avant entre nous, tout cela me met dans un tel état d’excitation que j’ai l’impression de me retrouver dans la peau d’une ado de 17 ans qui attend son date pour le bal de promotion. Je gambade partout dans ma suite. J’ai des papillons dans le ventre. Je suis à moitié folle de joie, à moitié morte de trouille.

Au sortir de mon bain, je me sens fraîche comme un nouveau-né. J’ai même plutôt bon teint, je trouve, pour quelqu’un qui a vécu dans une grotte pendant près de deux semaines.

Oh, et bien entendu, pour que tout soit parfait, je demande qu’on m’apporte du maquillage et un petit ensemble un peu sexy. Là, vous pourrez objecter que, pour quelqu’un qui cherche à éviter d’attirer l’attention de la presse people et des espions russes, faire réveiller en pleine nuit la patronne de la boutique de lingerie la plus en vue de San Francisco pour lui acheter à prix d’or ses plus belles pièces fait plutôt partie des tactiques à éviter. Sauf que là, il y a cas de force majeure. Accueillir Larissa après ces longs mois de séparation avec le look soirée-pyjama ? No f***ing way!

Je le sais, ça va encore faire la une de la rubrique ‘caprices de stars’, mais j’assume totalement. D’ailleurs, vous qui savez les monceaux horreurs qu’on déverse tous les jours sur moi dans la presse à scandales, vous comprendrez bien que je ne sois plus vraiment à cela près…

Mercredi – 12:42 am

Ça parle de moi au journal télévisé. Interview du médecin-chef de ma clinique, une espèce de bellâtre de cinquante ans à fossettes et à dents blanches, l’air faux derche, tout à fait le genre de gusse à être le « médecin des stars ». Selon lui, mon état de santé est « très satisfaisant », et « Matsya est une femme d’une résistance et d’une volonté exceptionnelles ».

Mercredi – 1:37 am

Petite nuisette en satin et dentelle : check.

Maquillage, léger mais soigné : check.

Vernis incolore mains et pieds : check (avec une manucure ç’aurait été mieux, mais espérons qu’avec l’obscurité ça passera).

Chignon ayant l’air légèrement négligé, mais en réalité sculpté au millimètre devant la glace : check.

J’éteins la lumière, je ferme les rideaux. Larissa peut arriver quand elle veut, tout est fin prêt.

Mercredi – 2:01 am

Je sursaute en croyant entendre un bruit dans le couloir, mais c’est une fausse alerte : juste la clim qui se met en marche.

Mercredi – 2:16 am

On frappe à ma porte. Le moment est arrivé. La porte s’entrouvre.

Cependant, ce n’est pas Larissa que j’entends, mais une voix d’homme, qui dit quelque chose comme : « laissez, je vais m’en occuper personnellement ». Et là, horreur, devinez qui je vois entrer dans ma chambre ? Je vous le donne en mille : le médecin-chef que j’ai vu à la télé une heure et demie plus tôt.

Il me tient la jambe pendant dix bonnes minutes, à se vanter d’être également le médecin privé de Bruce Willis, Vin Diesel et Steve Jobs, à étaler ses diplômes de Harvard, à me dire que sa fille adore ce que je fais. En plus, il essaie de me dragouiller, c’est insupportable. Pour qu’il me prenne finalement la tension et fiche le camp, il faut que je simule une migraine.

Mercredi – 2:45 am

Toujours pas de nouvelles de Larissa. Dire que tout à l’heure elle était peut-être là, juste derrière ma porte ! J’enrage. Si ça se trouve, elle a été obligée de partir, et je ne la reverrai pas avant des mois encore, et ce fichu toubib m’a fait louper ma seule et unique chance…

Mercredi – 3:50 am

La fatigue reprend ses droits. Je m’endors sans m’en apercevoir.

Mercredi – 5:08 am

Réveil en sursaut. Une main me caresse les cheveux.

Doute affreux. Peut-être est-ce Larissa, mais qui sait si ce n’est pas ce gros connard de médecin-chef, qui serait revenu pour me violer ? Je me rue sur l’interrupteur, mais une poigne ferme arrête mon bras avant qu’il n’ait eu le temps d’atteindre son objectif. Je voudrais crier, mais une autre main se pose sur ma bouche. Je suis totalement, irrémédiablement, désespérément coincée.

- Chuuut ! Du calme, ma belle enfant. Pas de bruit, et surtout pas de lumière : il y a sûrement des caméras et des micros dissimulés dans cette chambre.

C’est elle : la voix de Larissa, qui murmure à mon oreille.

Cela devrait me rassurer, mais en fait pas tant que ça. Elle me tient avec une telle force que je n’arrive plus à bouger.

Mes yeux s’accoutument à l’obscurité. Elle a changé physiquement. Elle s’est teint les cheveux en brun. Sa blouse d’infirmière est partiellement défaite, et je crois apercevoir sur son épaule un tatouage qui n’y était pas auparavant.

Un doute me traverse tout d’un coup : en plusieurs mois de vie clandestine, il a pu s’en passer, des choses. Rien ne me dit que, depuis notre séparation, elle n’a pas été récupérée par les Russes, ou qu’elle ne s’est pas vendue à une organisation criminelle. Elle pourrait tout à fait être là pour me tuer ou m’enlever. Quand on y pense, au bas mot, je dois bien valoir quelques dizaines de millions de dollars de rançon. Je me suis peut-être bien fait avoir sur ce coup. Et là, je suis totalement à sa merci.

Elle finit par enlever sa main de ma bouche.

- Dis donc, chérie, tu aurais pu me rencarder sur le thème de la soirée ! Je m’attendais à « infirmières vicieuses », et finalement c’est « dominas tatouées » ?

- N’aie aucune crainte, ma belle Matsya : avec ta jolie dentelle et ton air effarouché, tu fais une parfaite petite patiente soumise. Ce qui convient impeccablement dans les deux cas…

Toujours en me tenant les mains, elle se positionne au-dessus de moi, tout contre moi. Bon, on ne peut pas dire que je sois bien rassurée pour autant, mais de sentir Larissa là, tout près, juste comme ça… je ne voudrais pour rien au monde qu’elle me lâche. Et puis je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j’ai la flippe, ça a tendance à décupler mon excitation.

Je lui murmure à l’oreille tout en commençant subtilement à osciller mes hanches :

- Tu as dû prendre beaucoup de risques pour venir jusqu’ici. Je suppose que c’est pour que je te dise à quel point tu es sexy avec ta nouvelle couleur de cheveux ? Tu sais, avec tes yeux bleus, ça te donne un petit côté « petite catin d’Europe de l’Est », j’adore…

- Me connaissant, tu te doutes bien que ma visite ne pouvait être qu’intéressée.

- Ah oui ? Figure-toi que je m’en doutais. Alors, tu est venue pour me donner aux Russes, ou bien pour me kidnapper et me vendre sur eBay ? Dis-moi la vérité droit dans les yeux.

Elle stoppe net, se redresse et s’assoit sur le bord du lit.

- Matsya, pour te revoir, j’ai été obligée de traverser la moitié de ce continent en me cachant de la police. J’ai dû voler, trahir et même tuer. Je ne suis pas fière de cela. Mais je l’ai fait sans aucun état d’âme, car je savais que je le faisais dans l’espoir de pouvoir un jour être à nouveau avec toi. Ce que je veux aujourd’hui, c’est vivre près de toi.

Je pourrais refuser de la croire. Rien ne me prouve qu’elle me dit la vérité. Une partie de moi me dit de me méfier. Là, je pourrais crier si je le voulais. Mais au moment où elle se penche pour embrasser mes lèvres, je me rends compte que la dernière chose au monde dont je serais capable en cet instant, c’est de lui résister.

matsya larissa

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Isolement (fin) – Rêve éveillé
Par Matsya

Golden gate bridge et coucher de soleil

Mardi – 4:23 pm

L’hôpital, c’est censé être un endroit où on est quand on se sent mal… mais là, on va dire que c’est l’exception qui confirme la règle. La chambre où je suis est digne d’un cinq étoiles, avec une vue splendide sur toute la Baie de San Francisco. Un plateau m’attend sur ma table de nuit. Sous la cloche d’argent, un carpaccio de saumon sauvage aux asperges et à l’aneth, très joliment présenté. Dans le seau, un Chablis 2005, juste à la bonne température. Et une bouteille d’Evian, dont je m’empresse de me servir un verre.

Un petit tour sur le balcon. La lumière du soleil. L’horizon. Le vent salé. Je revis…

Je ne sais pas ce que j’ai pu dire comme conneries quand j’étais dans les vapes, mais ça n’a pas dû être bien brillant. Dans mon délire, je me souviens avoir vu mon père et ma mère. Dans l’ambulance, je me rappelle aussi avoir dit à une infirmière qu’elle était belle, parce que je trouvais qu’elle ressemblait à Larissa. Bref, j’espère que rien de tout ça n’a été filmé, parce que sinon, bonjour les retombées presse demain… Déjà que ça ne va pas être facile d’expliquer aux journalistes pourquoi la femme supposée indestructible qui doit aller sur Mars est tombée dans les pommes au cours d’un vulgaire exercice, si en plus il faut que je m’explique sur les paroles que je bredouille dans mes moments de semi-conscience, on n’est pas sortis de l’auberge.

Ce que j’espère, en tout cas, c’est que la mission n’a pas capoté à cause de moi. A 99% de chance, l’igniteur a été perdu et ils se sont scratchés. Ou bien – à peine mieux – ils ont récupéré la pièce, mais ils ont été contraint à m’abandonner dans l’espace, ce qui a dû leur valoir une lourde pénalité. C’est certain : à l’heure qu’il est, ils doivent m’en vouloir à mort.

Mardi – 4:51 pm

Je vais bientôt devoir faire face à mes responsabilités, car on frappe à ma porte… et c’est Dora.

- Chérie, si je te vois ici, c’est qu’on a été éliminés, je suppose ? Aïe, aïe aïe, ne me raconte pas ! Sergueiev a dû me traiter de tous les noms. Désolée, désolée, désolée, choupette. Je suis le maillon faible, je mérite le goudron et les plumes.

- Absolument pas : non seulement la phase d’isolement est achevée, mais nous sommes les seuls sur les huit Modules à avoir réussi cette dernière mission ! Je voulais justement te féliciter.

- Sans rire ? Mais… la pièce que nous étions allées chercher toutes les deux, elle s’est envolée dans l’espace, pas vrai ?

- Sauf que j’ai réussi à la récupérer. Quand tu t’es évanouie, tu as eu le réflexe de me prévenir, et du coup j’ai pu mettre en marche les réacteurs de ma combi immédiatement. Elle n’était pas partie trop loin, et en moins d’une minute, j’ai pu la rattraper.

- Comment y es-tu arrivée ? J’étais accrochée à toi par un câble. C’est impossible de piloter une combi avec un poids mort comme celui-ci !

- C’est moins difficile que ça en a l’air. Il faut réussir à anticiper les mouvements de balancier et y aller très progressivement. Le plus délicat, ça a été de saisir l’objet avec mes gants.

- Et tu as eu assez de propulseur pour nous traîner toutes les deux pendant plus d’une minute, et revenir ? C’était hyper-risqué, tu aurais pu y rester. On était à un poil de rentrer dans l’atmosphère.

- Effectivement, ça, ça a posé problème. Une fois l’igniteur récupéré, je n’avais plus rien en réserve. A ce moment, j’ai bien cru que tout était fichu, mais Dick a pris le contrôle de ta combi à distance et a réussi à nous ramener à bon port toutes les deux. Ensuite, ça a été la course. La pièce n’était qu’à moitié bonne et il a fallu la re-paramétrer manuellement. Jusqu’à la dernière seconde on ne savait pas si ça allait marcher ou non. Mais une fois le moment venu, tout s’est déroulé à merveille, et on a atterri en douceur. A ce moment, les portes se sont ouvertes, ils ont annoncé la fin de l’isolement et on a pu faire venir les secours pour toi.

- Ma poulette, t’as assuré. T’es une vraie astronaute. T’as du talent, petite garce. T’es de la graine de héros.

- Matsya, je peux t’avouer quelque chose ? Un truc qui me pèse vraiment. Je te préviens : ça ne va pas te faire plaisir.

- Put it there, darling, if it weighs a ton.

- Au début de la mission, avec ce qui est arrivé à Scott, je te détestais. Je te détestais vraiment. J’ai pensé et dit des choses horribles sur toi. Mais maintenant, quand je vois ce qu’on a vécu ensemble, qui tu es vraiment, ce dont tu es capable, avec le recul, je me dis que c’est toi qui es top et que c’est Scott qui était un con. J’ai vraiment honte de moi.

Une larme roule sur sa joue. Elle est vraiment touchante. Elle continue, la voix étranglée.

- Tu sais, à peine sortie du Module, j’ai tout de suite sauté dans ma voiture, sans prendre le temps de manger, ni même de prendre une douche. Les médecins étaient contre, Sergueiev était contre, mais pour moi, c’était plus important que tout : Matsya, si je suis venue ici, c’est pour te demander pardon. Pardonne-moi, je t’en supplie, pardonne-moi !

- Allez, viens là. C’est déjà oublié, on n’en parle plus.

Je la serre dans mes bras. Je n’ose pas le dire, mais je suis, moi aussi, morte de honte. Elle ne le sait pas, mais je suis mille fois pire qu’elle.

Pour ceux d’entre vous qui ne l’avaient pas déjà deviné, mon plan, c’était de laisser Dora passer les sélections jusqu’à ce qu’une combi soit réalisée pour elle. Et, si Larissa avait refait surface d’ici là, de l’évincer aussitôt pour donner sa combi (et sa place dans le vaisseau) à Larissa. Vu que leurs mensurations sont les mêmes, à un chouia près, la chose aurait été facile.

Seulement, maintenant que j’ai Dora en face de moi, si talentueuse, si candide, je n’ai juste plus le cœur à cela. Si ça se trouve, à l’heure qu’il est Larissa est morte, ou bien elle m’a complètement oubliée. Et moi, j’aurais été prête à sacrifier Dora, qui a travaillé honnêtement pour arriver là où elle est, et tout ça juste pour la probabilité incertaine que Larissa revienne dans ma vie ? Mais quelle salope je suis ? Du coup, moi aussi je commence à pleurer comme une madeleine…

- Tu dois être morte de faim, petite Dora. Que dirais-tu que je te fasse monter quelque chose à manger ? Et en attendant que ça arrive, on peut se partager ce joli petit carpaccio. Tentée ?

Je soulève la cloche, ses yeux reprennent vie lorsqu’elle hume l’odeur de l’aneth. Elle fait oui de la tête en essuyant ses larmes.

- Allez, ce sera notre premier petit gueuleton post-Module ! J’appelle le room service et pendant ce temps tu nous installes sur la table, ça ne te dérange pas ?

- Pas de problème, c’est prêt dans une minute !

Pendant que je suis au téléphone, Dora me tend un papier plié.

- Tiens, c’est tombé du plateau, ça doit être pour toi.

Le combiné sur l’oreille, je déplie négligemment la note manuscrite. Et là, mon sang ne fait qu’un tour. Aucun doute possible : c’est l’écriture de Larissa.

« Je passerai te voir cette nuit vers 2h du matin.

Merci de m’avoir dit que j’étais belle.

L. »

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Isolement (jour 11) – Yapuka !
Par Matsya

Mardi – 9:05 am

Je me tiens la tête pour l’empêcher d’exploser.

- Bon, Dick, vu que je suis blonde et que je ne suis pas sûre d’avoir tout bien compris, je vais reformuler ta proposition avec mes mots. Si je te suis bien, le démarreur des rétrofusées d’atterrissage est le même que celui des rétrofusées de freinage, et il nous suffirait d’échanger les deux pièces, c’est bien ça ?

- Exactement ! Tu vois, quand tu veux…

- Mais dans ce cas-là, j’ai une question : si on n’a plus d’igniteur sur nos rétrofusées de freinage, comment fait-on pour freiner ?

- Facile : une fois la décélération effectuée, on fait une EVA *pour récupérer la pièce, et on l’installe sur les rétrofusées d’atterrissage.

- Ouais, sauf que tu oublies un petit détail : entre le freinage et l’entrée dans l’atmosphère, il s’écoule vingt minutes à peine ! Tu essaies de me faire croire qu’il est possible, en aussi peu de temps, d’effectuer une sortie dans l’espace, d’extraire la pièce encore brûlante sans se transformer en torche humaine, de la rentrer dans l’habitacle sans faire tout cramer ni même déclencher l’alarme incendie, de la ramener à la bonne température par je ne sais quel procédé miraculeux et de le remonter à un autre endroit, qui se trouve être l’un des moins accessibles du Module ? Tu es un grand blagueur, Dick…

- Mais je te jure que c’est possible ! La personne qui propose cette solution l’a déjà testée plusieurs fois. D’ailleurs, regarde : il y a un lien vers une vidéo où le gars explique pas-à-pas comment s’y prendre.

L’iPhone de Dick rame quelques secondes, puis affiche une vidéo où l’on entend une voix à l’accent asiatique prononcé commenter en temps réel des images capturées sur un simulateur exactement identique au nôtre.

- Un Coréen, commente Curt. Ces mecs sont des brutes dans tous les jeux vidéo.

- Et qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas une vidéo bidonnée ? Si ça se trouve, ce gusse est payé par Sergueiev ! Ou bien peut-être que c’est juste un tordu qui cherche à nous faire perdre les épreuves de sélection. Pourquoi est-ce que je devrais lui faire confiance, alors que je ne sais rien de lui ?

- La vraie question, intervient Dora, c’est : pouvons-nous nous payer le luxe de ne pas lui faire confiance ?

Dick parcourt la page web d’un air absorbé.

- Dans les commentaires, il dit qu’il lui a fallu 39 essais avant de réussir cette manœuvre. Mais bien entendu on sera meilleurs que lui, pas vrai ? On y arrivera du premier coup, j’en suis sûr…

Mardi – 9:31 am

On tire au sort les rôles. C’est Dora et moi qui héritons de la tâche la plus dangereuse : sortir en combi pour récupérer la pièce à l’extérieur du vaisseau.

Mardi – 10:10 am

Si nous raisonnions de manière rationnelle, nous devrions tous être en train de faire une petite sieste de manière à être à notre top une fois venue l’heure fatidique. Le problème, c’est qu’on est tous beaucoup trop nerveux pour cela. Pour ma part, j’ai bien peur que, si je m’allonge ne serait-ce qu’une seconde, je n’arrive pas à trouver assez de volonté pour me relever.

Du coup, on se repasse tous la vidéo des dizaines et des dizaines de fois, jusqu’à mémoriser le moindre détail, le moindre geste, la moindre faute de grammaire. L’obscur geek coréen qui a pondu cette soluce est désormais notre seul espoir. Si jamais nous réussissons grâce à lui, c’est une certitude, sa voix de gosse de 14 ans deviendra culte pour avoir aidé le milliardaire anglais et la reine de la pop à se tirer d’une situation inextricable.

Mardi – 12:46 am

Dora et moi entrons dans nos scaphandres. Vu qu’il s’agit d’une simulation, les « scaphandres » en question sont en réalité des mini-vestibules avec une chaise, un écran et une paire d’énormes gants remontant jusqu’aux épaules, qui captent nos mouvements et les recréent à l’écran. Pour donner l’illusion complète que nous sommes dans l’espace, nous mettons la tête dans un casque et une mini-caméra nous filme de l’extérieur.

Mardi – 13:00 am

Décélération. Les rétrofusées s’activent une première fois, puis une seconde. En l’espace de dix minutes, notre vaisseau passe d’une vitesse de 4 kilomètres par seconde à « seulement » quelques milliers de kilomètre heures, ce qui fait mine de rien un sacré freinage.

Mardi – 13:04 am

Ouverture des écoutilles. Subitement, un froid polaire. En effet, nous sommes sur la face du vaisseau qui ne reçoit pas la lumière du soleil. Dans l’espace, cela signifie des températures glaciales. Dans le Module, ils ont reproduit cet effet en poussant la clim à fond et en refroidissant les gants. Mes mains sont toutes engourdies, ma tête tourne à cause du choc thermique.

C’est affreux, me fais mine de rien car je sais que les autres comptent sur moi.

- Allez ma pépée, dis-je en m’adressant à Dora, on va se bouger un peu, ça va nous réchauffer. Prem’s ! J’ouvre la marche.

Les rétrofusées sont à plus de quinze mètres. Pour les rejoindre, il faut s’agripper à des barreaux d’échelle qui forment une sorte de via ferrata autour du vaisseau. Mes doigts sont tellement glacés, et les gants sont tellement durs, que chaque échelon est un vrai cauchemar.

- Haha, vous croyez que ceux qui jouent au simulateur sur leur playstoche, il l’ont aussi, la petite option chaud / froid ! On en a de la chance, pas vrai ?

Ma blague tombe à plat, ça ne fait rire personne. Apparemment, il n’y a que James Bond qui arrive à sortir des vannes drôles lorsqu’il est en danger de mort…

L’objectif se rapproche. Mais arrivées près de tuyères, c’est à nouveau le choc thermique : la chaleur de la combustion est encore là. La température des « scaphandres » monte à nouveau au-delà de 40 degrés.

Nous nous positionnons de part et d’autre de la rétrofusée, armées de pieds de biche et de pinces. Sans faire dans le détail, on arrache les rivets de la plaque nous permettant d’accéder au mécanisme. Le mécanisme d’ignition est là, et il semble en bon état. Nous avons cinq minutes pour l’extraire sans l’endommager. Je tiens la plaque en position levée alors que Dora dévisse le précieux igniteur.

- Matsya, ça me brûle trop, je n’y arrive pas. J’ai peur que la chaleur perce mon scaphandre.

- Je prends le relais. Moi les trucs hot, ça me connaît…

Bougre, c’est vrai qu’il fait chaud. J’ai l’impression de mettre mes mains sur une plaque chauffante.

- Matsya, Dora, nous hurle Dick au micro, check urgent sur les bouteilles d’oxygène ! L’ordi m’indique une alerte.

Vérification : effectivement, la pression est dangereusement haute. Non seulement la chaleur pourrait trouer nos combis, mais, en plus de ça, on pourrait péter à tout moment. Il faut continuer quand même, sinon on y passe tous.

Quelques coups de tournevis savamment placés, et voilà, l’igniteur est sorti ! Je ne peux pas le saisir avec mes gants, car il est trop chaud. Je le serre délicatement entre mes pinces.

- Bon, hé bien maintenant que j’ai les deux mains prises, me voilà bien maline. Dora, tu crois que tu pourrais me tirer jusqu’à l’écoutille ?

- Pas de souci !

Elle prend mon câble et fixe le mousqueton à sa ceinture, puis avance avec précaution, de manière à ne pas me cogner partout. Elle fait ça très bien et j’avance presque sans à-coups. On y est presque, et après on passe le relais aux garçons.

Mais c’était sans compter sur un autre problème : à mesure que nous nous éloignons, la température refroidit rapidement. Je suis trop occupée à tenir l’igniteur avec mes pinces pour m’en rendre compte, mais mon corps ne supporte pas ce troisième choc thermique.

A un moment, tout se met à vaciller. A peine le temps de prévenir Dora, et ma dernière vision avant de tourner de l’oeil est celle du précieux igniteur échappant à mon contrôle, et s’éloignant implacablement dans le vide intersidéral…

* EVA : Extra-Vehicular Activity, terme utilisé pour décrire les sorties dans l’espace en scaphandre.

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Isolement (jour 11) – Et maintenant, c’est l’heure de Questions Pour Un…
Par Matsya

planète Mars

Mardi – 8:24 am

Je croyais avoir connu le pire, je me trompais. Ce n’est pas assez d’avoir eu une atroce nausée, ni même d’avoir le côté droit de la tête sur le point d’exploser : maintenant, il faut que je subisse une torture plus insupportable encore : la séance de Questions pour un Champion !

Laissez-moi vous décrire la situation. Je sors des toilettes après y avoir passé un moment vraiment pas cool. Je titube vers la salle des commandes, et là, au lieu de voir tout le monde s’affairer sur les 10 000 tâches urgentes que nous avons à faire pour éviter que notre vaisseau chéri s’écrabouille, je retrouve tous mes coéquipiers attroupés devant le grand écran, pétris d’admiration béate devant une image de la planète Mars. L’entrée dans l’atmosphère aura lieu dans plus de six heures, mais nous sommes néanmoins très proches, et la planète apparaît déjà énorme sur l’écran.

- C’est ouf, s’écrie Curt avec une voix de môme, on a une résolution de malade.

- On voit même les tempêtes de sable, renchérit Dora. C’est sublime.

- Je ne sais pas si vous êtes au courant, les amis, mais on n’est pas sur Mars, on est à San Jose en Californie. Et on a du pain sur planche, alors on ferait mieux de se grouiller plutôt que rester la bave aux lèvres devant des fausses images de Mars bidouillées sous Photoshop.

- De grâce, Matsya, intervient Dick, pour une fois qu’on partage un petit moment de détente et de rêve, ne nous enlève pas ça ! Allez, cesse donc de jouer les trouble-fête et viens plutôt avec nous, ça te fera du bien.

- J’ai mal à la tête, je n’arrive pas à fixer un écran.

- Raison de plus ! Tiens, on va voir si tu connais bien Mars…

- Dick, j’ai pas le temps de faire joujou. Sergueiev va nous réduire en charpie si on fait le moindre faux pas.

- Je parie que tu ne sais même pas comment s’appelle cette grande fissure au milieu de la planète.

Je fais exprès de lui répondre sur un ton blasé :

- Hey, tu crois que je débarque de ma cambrousse, ou quoi ? Je suis Matsya, pas Jessica Simpson. C’est la Valles Marineris, le Grand Canyon martien. Il est long comme les États-Unis et profond de 5000 m.

- Pas mal, mais ce n’est qu’un début : cette bosse-là, c’est quoi ?

Le bougre, il sait exactement par où me prendre : l’orgueil. Décidément, je suis bien facile à manipuler.

- Tu me prends vraiment pour une petite joueuse. Le Mont Olympe. Altitude : 20 000 m. La plus haute montagne du Système Solaire…

- … et probablement la seule qui soit plus haute que ton égo ! Bon, puisque tu es si forte, peut-être sauras-tu me dire le nom de cette zone dépressionnaire au nord de la Valles Marineris ?

- Je l’ai sur le bout de la langue…

- La faille d’Ophyr, s’écrie Curt avec la fierté du teckel qui rapporte ses pantoufles à son maître.

C’est alors que le système nous envoie un message d’alerte : « Vous entrez maintenant dans la phase d’approche ».

- Oh, tu entends ça, Curt, la phase d’approche ! Je suis certaine qu’avec un cerveau aussi rapide tu nous auras bien trouvé une petite recette miracle pour ressusciter nos rétrofusées d’atterrissage, n’est-ce pas ? Parce que sinon, nous allons être obligés de nous mettre sur orbite jusqu’à ce que nous ayons trouvé une solution.

- J’ai contacté le Command Center, ils m’ont promis qu’ils reviendraient vers moi dans moins d’une heure.

- Le Command Center ? Tu rêves : ils travaillent sous le commandement direct de Sergueiev. Ce sont précisément eux qui élaborent les problèmes qu’ils nous donnent à résoudre ! Ce serait comme de demander à Gary Kasparov la combine pour le battre aux échecs. Au mieux, ils te proposeront une solution bidon. Au pire, ils te suggéreront de faire un truc dangereux, juste pour tester ta capacité de discernement.

- Par prudence, je serais très favorable à une mise sur orbite, intervient timidement Dora.

- Ouais, faisons ça : c’est un jeu d’enfant, on l’a déjà répété mille fois à l’entraînement. Au moins on sera en sécurité.

- La mise sur orbite ne fait pas partie des options possibles, réplique Curt tout penaud.

- C’est une blague ?

- J’ai bien peur que non, Matsya. Le pilotage manuel est moins efficient en carburant que le pilotage automatique, et avec les corrections de trajectoire que nous avons du effectuer ces derniers jours, nos réserves de fuel sont insuffisantes pour envisager une mise sur orbite.

- Bravo. Joli boulot. Si j’ai bien compris, il ne nous reste plus qu’à prier pour qu’un éclair d’inspiration divine nous fasse trouver miraculeusement la solution au problème sur lequel on est en train phosphorer depuis deux plombes. Autant dire qu’on est foutus.

L’écran de l’iPhone 4 de Dick s’allume. Il y jette un rapide coup d’œil et se tourne vers nous.

- Je crois que je tiens peut-être quelque chose qui pourrait nous sortir d’affaire.

- Et tu le sors d’où, ton quelque chose ? De ton téléphone ?

- En quelque sorte, oui. Le logiciel de simulation que nous utilisons ici, dans MarsNeedsHeroes, est également vendu au public sous forme de jeu vidéo par ma société Urchin Entertainment. Initialement, cette version commerciale avait simplement pour vocation d’amortir une partie des frais de développement, mais le jeu a remporté un franc succès, et nous sommes aujourd’hui largement bénéficiaires sur ce produit.

- Je suis heureuse que cela ait pu te rendre riche, mais en quoi est-ce que ça va nous sauver ?

- J’allais y venir : il existe sur internet un grand nombre de forums d’entraide où les joueurs s’échangent des astuces pour réussir ce jeu. Or, tout à l’heure, j’ai lancé un appel au secours via Twitter. Dans l’instant, j’ai reçu une bonne centaine de réponses, et là je crois bien que j’en vois une qui pourrait convenir. C’est un peu tordu, mais au point où on en est, on ne perdrait pas grand chose à essayer.

Nouvel espoir. J’ignorais qu’à Questions pour un Champion aussi, on pouvait faire l’ »appel à un ami » quand on était coincé, mais finalement je ne suis pas si mécontente que la solution existe…

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Mars 500, c’est moisi !
Par Matsya

Hello à tous !

Vu que pas mal d’entre vous sont très au courant (peut-être plus que moi d’ailleurs) de l’actu martienne, il ne vous aura certainement pas échappé qu’en ce moment, l’European Space Agency organise une expérience d’isolement au cours duquel six astronautes (que des hommes) vont être laissés à moisir plus de 500 jours dans un vaisseau spatial simulé. Ca se passe à Moscou.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Mars 500, je vous laisse découvrir le concept dans cette petite vidéo :

Bon, moi, vous me connaissez, je ne suis pas bégueule, hein. Tout ce qui pourra aider à promouvoir la cause martienne, je suis pour.

Bien entendu, en bonne Américaine qui se respecte, j’enverrai mes avocats leur régler leur compte pour m’avoir piqué mon idée, mais vous comprendrez bien que c’est uniquement pour la forme. Histoire qu’on ne dise pas que Matsya s’est laissée faire sans réagir. J’ai quelque temps caressé l’idée d’envoyer des amis de la mafia russe leur cramer leur espèce cabane, mais je me dis que j’aurais un peu vite fait de me faire griller, donc dans mon immense magnanimité je leur épargnerai la vie.

Donc, je vais prendre la voie royale, celle de l’argumentation, et je vais vous lister les 10 raisons pour lesquelles Mars | Semi | Direct, c’est mieux que Mars 500 :

1. A la fin de Mars | Semi | Direct, il y a un vrai vaisseau qui part sur Mars (avec un peu de chance, il va même peut-être arriver sur Mars)

2. Dans Mars 500, il n’y a que des mecs. Or, les mecs, ça consomme 25% plus d’oxygène que les nanas.Donc ils vont tous mourir.

3. Dans Mars 500, ils sont moches (quoique l’Italien est presque potable… un petit côté Rodrigo ?!?).

4. Dans leur scénario, ils restent longtemps dans l’espace, et pas beaucoup sur Mars. Mars | Semi | Direct, c’est le contraire, donc c’est vââââchement mieux, notamment au niveau touristique.

5. Dans Mars | Semi | Direct, il y a une blonde. Et peut-être même deux, d’ailleurs, si j’ai de la chance.

6. Regarder Mars 500, c’est un peu comme regarder Oz, mais en moins drôle parce qu’il n’y a pas de gros méchant nazi pour faire très peur. 500 jours sans même un méchant, ça doit être tellement ennuyeux qu’il y a de quoi se tirer une balle.

7. Mars | Semi | Direct est financé par des gens cool, alors que Mars 500 est financé par les contribuables européens.

8. L’intérieur du module de Mars 500 ressemble à une vieille maison de campagne scandinave pourrie (lambris moches, tapis cracra, étagères en aggloméré…), alors que notre intérieur a été designé par Philippe Starck.

9. Pour Mars | semi | Direct comme pour Mars 500, Vladimir Poutine n’est pas bien loin et prêt à mordre, mais nous on va l’enfler, prendre sa thune et se barrer sur Mars avec, alors que eux resteront scotchés à Moscou

10. Je ne vois pas bien ce que nous apprendra de neuf Mars 500 qu’on ne savait pas déjà en observant l’univers carcéral.

Je serais hyper curieuse de connaître votre avis sur Mars 500. Je sais qu’en Russie, Google a monté une petite opé pour promouvoir le truc. Il y a aussi quelques blogs qui commentent le déroulement du projet, sans nécessairement prendre beaucoup de recul. Pour ce que j’en ai vu, le projet suscitait également quelques sarcasmes chez les geeks américains, mais tout le monde n’est pas obligé de penser pareil qu’eux…

Bises, et n’hésitez pas à lâcher vos commentaires !

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Isolement (jour 11) – Code Red
Par Matsya

Red Light

Mardi – 5:41 am

J’ai une checklist longue comme le bras, et l’approche de Mars aura lieu dans moins de cinq heures. Il va falloir que je mette les bouchées doubles pour avoir tout fini à temps.

- Scaphandres : en bon état de marche et prêts à l’utilisation. Check.

- Bouclier thermique : check

- Parachutes : ça m’a pris une bonne demi-heure pour comprendre comment on enclenchait le mécanisme (normalement c’est automatique), mais j’ai fini par y arriver. Check.

- Mécanisme d’éjection de l’habitacle : check

- Mécanisme d’éjection du contrepoids : grippé par le givre. Il va falloir envoyer un drone pour réparer ça. Si ça ne fonctionne pas, c’est la sortie d’urgence en combi. Code Yellow.

- Rétrofusées d’atterrissage : je lance les tests d’allumage, mais rien ne se passe. Pourtant le démarreur a l’air en état de marche. Code Red.

Comme le veut la procédure, je signale mon Code Red (le problème avec les rétrofusées d’atterrissage) à Curt, qui est notre coordinateur sur cette mission. Maintenant, c’est à lui de régler le problème. Et il a intérêt à le faire, parce que sinon on s’écrabouille comme des bouses sur la surface de Mars.

Faut que je vous explique deux minutes comment tout ça marche, histoire que vous compreniez un peu le souci : lorsque le vaisseau arrive sur Mars, il vole à plusieurs milliers de kilomètres heure. Donc, si on ne veut pas ressembler à des crêpes suzette une fois arrivés sur Mars, il faut freiner. Pour ce faire, le vaisseau est doté de deux mécanismes : un triple parachute qui nous ralentit une première fois, et six rétrofusées qui, déclenchées à quelques mètres du sol, nous permettent d’atterrir comme une fleur. Atterrir sans rétrofusées, ce serait comme nous lâcher d’un immeuble de 6 étages. Le choc tuerait la majorité des occupants.

Mardi – 6:21 am

De mon côté, même si je ne suis pas tombée de six étages, j’ai quand même dû me prendre un sacré choc, mine de rien, quand je me suis ramassé toutes ces boîtes de conserve sur le coin de la figure. Je n’arrive pas à trouver de lésion apparente, mais tout le côté droit de ma tête me fait horriblement mal, j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Le plus gênant, c’est que dès que je regarde mon écran, la douleur empire. Or, comme vous l’aviez deviné, étant donné que nous travaillons sur des simulateurs et non en vrai, nous passons le plus clair de cet exercice devant nos ordinateurs. Pas facile pour moi, là. Allez, Matsya, sois pas une mauviette. Serre les dents…

Mardi – 7:30 am

Pause petit-déjeuner. Au menu : un minable petit bol de quinoa dégueu, préparé à la va-vite par Dick, préposé aux cuisines. Le truc est à moitié cuit, j’ai l’impression de bouffer du gravier, mais avec le café, ça passe à peu près. J’ai toujours mal à la tête. Pour couronner le tout, avec mes règles qui arrivent, je sens constamment une sensation oppressante dans la poitrine. Dora s’inquiète de me trouver bien pâle.

- Mais non, tout va bien, ma chérie, je te promets.

Quand je vois ma tronche dans la glace, je me dis qu’il faudrait qu’elle soit aveugle pour me croire.

Mardi – 7:45 am

Pour ne pas s’avachir sur notre petit déjeuner, on se remet au boulot immédiatement. J’intercepte Curt pour le relancer sur le problème des rétrofusées.

- T’inquiète, c’est en top priorité sur ma liste.

- Attends, tu es en train de que je t’ai signalé le Code Red il y a plus de deux heures, mais que tu ne t’en es toujours pas occupé ? En tant que coordinateur, c’est ton taf de trouver des solutions à ce type de problème, pas le mien.

Pour éviter l’empoignade, Dora s’incruste dans la conversation :

- Matsya, tu as bien pensé à dégoupiller manuellement le mécanisme de mise à feu ?

- Mais oui ! J’ai relu la procédure dix fois, j’ai essayé toutes les solutions de secours qu’ils proposent, mais aucune ne fonctionne. Venez voir, je ne vous raconte pas de craques : ça ne marche juste PAS.

On est là tous les trois, comme des glands, à se gratter le crâne autour de la console de commandes. On ré-essaie patiemment chacune des manœuvres de secours en vérifiant bien à chaque étape que tout a été bien fait dans le bon ordre. Pas de miracle. Cette bourrique de machine ne veut pas se mettre en route.

Quant à Dick, il m’agace, à rester assis, les pieds sur la table, en train de bidouiller sur son iPhone 4.

- Hé, Richardson, ça te dérange pas plus que ça de faire joujou sur ton portable pendant qu’on est en train de cramer nos dernières neurones à essayer de sauver cette fichue mission ?

- Si je suis devenu patron, c’est grâce à une maxime, que j’ai toujours suivie à la lettre : « ne fais jamais un travail si quelqu’un d’autre peut le faire à ta place ».

Il ricane avec un air suffisant, sans même décoller les yeux de son écran. Je le truciderais bien volontiers, mais je n’ai pas le temps.

- Matsya, Dora, je vais prendre ça en main, lance Curt sur ton péremptoire. Vous avez des trucs urgents à faire, et on ne peut pas se permettre de mobiliser trois astronautes sur ces rétrofusées.

Je suis sur le point de lui rétorquer que je ne lui fais aucune confiance pour résoudre ce problème, qu’il ne trompe pas grand monde avec ses grands airs, et qu’il pourra se permettre de jouer les petits chefs le jour où il aura du poil au menton. Heureusement pour tout le monde, mon corps n’est pas de cet avis : au moment où j’allais ouvrir la bouche, je suis prise d’une subite envie de vomir. Je cours aux toilettes.

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Isolement (jour 11) – N’avoue jamais, jamais, jamais…
Par Matsya

david-beckham-got-milk

Mardi – 4:19 am

Heureusement que j’ai eu le réflexe de jeter un rapide coup d’œil dans le miroir : le riz au lait me faisait une petite moustache blanche façon ‘Got Milk?’ (un peu comme le beau David que vous voyez ci-dessus, mais avec des tatouages moins pourris). Si je me ramenais avec ça dans la salle des commandes, j’étais grillée direct.

Précaution inutile, cependant : mes petits camarades ne me jettent même pas un regard. Au moment où je les retrouve, ils ont tous les yeux rivés sur l’écran central. Dans un recueillement quasi-religieux, ils écoutent le Pr. Sergueiev prononcer l’ordre de mission. Depuis le début du Module, les ordres nous étaient toujours parvenus sous forme de script sur l’écran central et sur nos tablettes perso (des sortes d’iPads que nous gardons avec nous en permanence et qui nous servent à expédier la plupart des tâches courantes sans avoir besoin de s’asseoir devant un ordi). Cette fois-ci, si Sergueiev lui-même s’y colle, c’est que ça doit être fichtrement important.

Je prends la discussion en route :

- … étant donné le peu de réussite que vous avez eu jusqu’à présent en matière de pilotage manuel, il vous est vivement conseillé de rester aux commandes en permanence pendant toute la durée de cette mission.

- Mais Professeur, s’impatiente Curt, la plupart des manœuvres que vous nous demandez de réaliser n’ont même pas été répétées à l’entraînement ! Vous nous envoyez au casse-pipe !

- C’est précisément l’objectif de cet exercice, jeune homme, réplique Sergueiev avec son accent à couper au couteau. A l’entraînement, nous faisons de notre mieux pour aborder l’intégralité des cas de figure possibles. Une équipe de plusieurs dizaines d’ingénieurs est à pied d’œuvre pour tenter de prévoir tous les scenarii imaginables et leur attribuer une probabilité. Cependant, vous devez bien garder en tête que prévoir l’intégralité des cas de figure est impossible, et que les répéter tous lors de votre bien trop courte formation relève du vœu pieu. Or, lors de votre mission sur Mars, votre survie dépendra de votre capacité à faire face à des situations totalement imprévues. C’est pourquoi le meilleur service que je puisse vous rendre aujourd’hui consiste, précisément, à vous confronter à l’inconnu. Et, pour ma part, je tire de votre remarque une leçon de importante : lorsque nous transmettons les instructions de mission sous forme de prompt écran, cela nous fait gagner un temps considérable, dans la mesure où cela m’évite d’avoir à répondre aux objections absurdes des candidats. D’autres questions ?

Personne n’ose l’ouvrir, de peur de se manger un autre Scud.

- Bien. Tant mieux : je dois m’absenter pour une conférence de presse à San Francisco. Les journalistes se demandent pourquoi les performances des candidats de MarsNeedsHeroes sont si mauvaises, alors que ceux-ci ont été triés sur le volet. Un nombre croissant de mécènes se demandent si les sommes d’argent colossales investies dans le projet Mars | Semi | Direct n’auraient pas été mieux employées à soigner des bébés en Afrique. J’espère que votre comportement lors de cette petite mission va me donner des éléments qui vont m’aider à les rassurer. Quant à moi, si je survis à ce lynchage, je vous dis à bientôt.

Écran noir. Je romps le silence de mort :

- Bah les chouchous, faites pas ces têtes-là ! C’est quoi, sa fameuse mission ?

- Jette donc un œil sur ta tablette, me conseille Dick, tu comprendras ta douleur.

Scénario d’urgence : Vous devez préparer votre entrée dans l’atmosphère martienne, mais vos systèmes de guidage sont hors service. Vous devrez effectuer manuellement l’intégralité des manœuvres et des mises au point nécessaires au bon déroulement de cette phase cruciale de votre voyage sur Mars. En cas d’erreur ou de défaillance, la perte du vaisseau et de son équipage est quasi-certaine. Durée estimée de l’intervention : entre 18 et 22 heures.

- Oh la vache…

- Ouais, comme tu dis, répond Curt. Je crois que j’ai besoin d’un petit peu de réconfort avant de me mettre à bosser 22 heures non-stop. Il me semble qu’il restait un peu de ration de dessert au frigo, on se la fait ?

Oops. Surtout, ne pas le laisser aller dans cette direction. J’y vais au bluff :

- Attendez, faisons d’abord un check-up complet avant de partir chacun dans notre coin, et répartissons-nous les rôles, dis-je avec un air autoritaire.

- Bonne idée, renchérit Dick. Curt, que penserais-tu d’être team lead sur celle-là ? Ça fait longtemps qu’on n’a pas eu le plaisir d’être coordonnés par toi.

Se sentant investi d’une responsabilité, Curt prend un air important et débouche le marker du tableau blanc.

- Bien. Je propose de procéder en trois étapes…

Et hop ! Oubliée, la ration. Ah, ces jeunes, tellement faciles à manipuler…

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Isolement (jour 10) – Coupable fringale
Par Matsya

mmmh...

Lundi – 10:41 pm

Je n’avais jamais signé pour faire Koh-Lanta. Pourtant, c’est bel et bien ce en quoi MarsNeedsHeroes, notre sélection d’astronautes filmée en télé-réalité, est en train de se transformer.

C’est clair : ils sont décidés à nous pousser à bout. Pour commencer, ils nous ont siphonné nos réserves d’eau. Ensuite, ils ont augmenté graduellement la chaleur dans le Module. Et maintenant, en prolongeant de manière imprévue la durée de l’exercice d’isolement, ils veulent voir jusqu’où nous sommes capables de tenir avec le peu de vivres qu’il nous reste.

J’humecte légèrement mes lèvres (en essayant de ne pas épuiser totalement les quelques précieuses gouttes d’eau qu’il me reste encore dans ma gourde Camelbak), et j’essaie de dormir un peu, histoire de tromper la faim. Demain matin, j’aurai droit à un quart de ration et à une gourde pleine, ça ira mieux.

Mardi – 12:25 am

Pas moyen de trouver le sommeil. Je meurs de chaud. Non seulement il fait 34°C dans ma cabine, mais en plus, avec mes règles qui approchent, ma température corporelle grimpe fortement. La clim souffle de l’air chaud et sec. J’ai mal au ventre.

Mardi – 12:54 am

A travers la cloison, j’entends les ronflements de Dick. Lancinants, obsédants. Rrrrrrrr – pschhhhh – rrrrrrr – pschhhhh… J’ai beau me fourrer la tête sous mon oreiller, rien à faire : je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose que sur ce maudit bruit. J’ai envie de trucider Dick. Le problème, c’est que m’énerver toute seule après Dick m’empêche encore plus de dormir. Le cercle vicieux de l’insomnie est lancé.

Et cette faim, qui ne veut pas me lâcher…

Mardi – 2:43 am

Toujours pas fermé l’œil.

Bon, à cette heure avancée de la nuit, le moment est venu de se poser les vraies questions : et si j’allais faire un tour du côté du caisson à nourriture de la cuisine ? Je me souviens qu’il restait la moitié d’une ration de dessert mangue – riz au lait de coco. Après tout, si je suis assez maline, personne n’y remarquera rien.

Ma tactique : je vais en prendre juste un tout petit peu, et étaler ça sur un morceau de pain, ou bien sur ce que je pourrai trouver dans le caisson. La principale difficulté sera de désactiver la caméra de la cuisine, mais là-dessus aussi, j’ai ma petite idée. Il y a une sorte de crochet juste devant la caméra, auquel je devrais pouvoir accrocher mon t-shirt sans trop de peine, et ensuite opérer incognito.

Mardi – 2:51 am

Non, il ne faut pas que je me laisse aller. Une fois sur Mars (ou pendant le trajet), si jamais je suis confrontée à une situation de pénurie comme celle-ci, il est impératif que j’aie la plus totale confiance en mes coéquipiers, et que mes coéquipiers puissent avoir la plus totale confiance en moi.

Et puis quel message cela donnerait-il de moi au public si jamais il venait à se savoir que je vole de la nourriture en cachette alors que tout l’équipage claque du bec ? Question stupide : personne n’en saura jamais rien.

Mardi – 3:33 am

A pas de loup, je m’approche de la cuisine. Apparemment, tout le monde dort profondément.

Je me garde bien de rentrer, faute de quoi la caméra à infrarouges me repérerait illico. J’utilise mon miroir pour vérifier que je ne me gourais pas sur l’emplacement du crochet. Il fait nuit noire, mais mes yeux se sont accoutumés à l’obscurité, et les veilleuses des instruments fournissent assez de lumière pour me permettre de distinguer des formes. Bingo : le crochet est bien là où je pensais qu’il était.

A l’aide d’un cintre, je me confectionne une perche, qui me permet, sans entrer dans le champ de vision de la caméra, de suspendre mon t-shirt, lui-même accroché à un autre cintre.

Mardi – 4:01 am

A la onzième tentative, je parviens enfin à accrocher le t-shirt. A partir de ce stade, je n’ai pas intérêt à me faire pincer, car non seulement je m’apprête à farfouiller dans le frigo en cachette de mes petits camarades, mais également je ne porte rien d’autre qu’une petite culotte.

Mardi – 4:02 am

Je fais de mon mieux pour ouvrir discrètement la porte du caisson à nourriture, mais c’est peine perdue : le système d’ouverture produit un claquement sec qui aurait pu réveiller toute la maisonnée. Je reste immobile un instant pour m’assurer que personne n’a rien entendu. Hormis les battements de mon cœur et les ronflements persistants de Dick, apparemment ça ne moufte pas, donc je continue.

Le battant s’ouvre, la lumière m’éblouit presque. Le minuscule reste de dessert est là, bien rangé à côté de nos maigres provisions. Je m’en empare et je me mets immédiatement en quête d’une biscotte ou d’un quelconque morceau de cookie qui pourrait accompagner ma pitance. Pour m’éclairer, je laisse la porte du caisson ouverte.

Je me hisse sur mes pointes de pied pour accéder au placard où sont rangés les féculents. Tout en haut, je crois entrevoir un paquet de Wasa au sésame déjà ouvert. Ça sera un peu dégueu, mais ça fera l’affaire. Seul souci : le paquet est trop haut pour moi.

Mardi – 4:10:23 » am

Après une épique séance d’escalade, mon index et mon majeur réussissent enfin à entrer en contact avec le paquet tant convoité. En m’étendant au maximum, je le pince et je le fais doucement glisser vers moi. J’y suis presque…

Mardi – 4:10:25 » am

BEEEEEP !!!

Alerte mission, urgence maxi. L’alarme se met à couiner, le Module tout entier se retrouve subitement nimbé d’une lumière rouge.

Il faut tout de suite que je descende de là où je suis, mais d’abord il faut impérativement que je replace le paquet de Wasa. Dans la panique, je perds momentanément l’équilibre. Par réflexe, je me raccroche à la planche d’aluminium qui soutient les provisions, mais celle-ci se décroche.

Je tombe à la renverse en esquivant de peu la planche, qui manque de me trancher la tête. C’est alors qu’une avalanche de pâtes, de riz, de Wasa et de boîtes de sauce tomate s’abat sur moi. Je crois qu’une des boîtes de conserve a dû heurter ma tête.

Mardi – 4:12

J’entends au loin des voix.

- Tout le monde est prêt, on peut y aller ?

- Attends, j’enfile mon pantalon et j’arrive.

- Quelqu’un a vu Matsya ?

- Non.

C’est à ce moment-là que Dick déboule dans la cuisine. Là, il me trouve, à moitié évanouie, presque nue, allongée de tout mon long au beau milieu de ce qu’il nous restait de provisions.

- Je l’ai trouvée. Partez sans nous, on vous rejoins dans une minute…

Il examine rapidement ma tête pour vérifier que je ne me suis pas blessée, puis il décroche le t-shirt de son cintre et me l’enfile. Un peu abrutie, je me laisse faire.

- Tu avais besoin d’une extension pour ta penderie, c’est ça ? Ah, cette Matsya, quelle coquetterie…

- Oui, ça doit être ça, lui réponds-je avec un faible sourire.

- Ça ira ? Tu peux te lever ?

- Oui, je crois.

- File les rejoindre, alors, pendant que je ramasse tout ça.

- Attends, je vais t’aider.

- Tu as raison : par les temps qui courent, il ne serait pas sage de me laisser tout seul avec toute cette bonne nourriture.

Petit clin d’œil.

- Au fait, continue-t-il avec un sourire entendu, n’oublie pas ça…

D’un geste discret, et en se cachant de la caméra, il me tend le reste de ration, qui était tombé pendant ma chute. Aussitôt les victuailles ramassées (et replacées à la hâte dans les paquets, ni vu, ni connu), on se planque dans un angle mort de caméra. Et là, on s’enfile la ration, tous les deux, profitant avec une délectation partagée de ce qui fut, très probablement, le meilleur repas de toute notre vie…

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