
MarsNeedsAHome II, jour 5
Dimanche, 4:18 pm
Naïve que j’étais, je m’imaginais qu’on allait rencontrer ce Tyrone Blanks, lui dire bonjour, lui filer nos dollars, qu’il nous file sa came (en l’occurrence une vidéo qui, paraît-il, vaut son pesant de marshmallow), qu’en le cuisinant un peu il finirait, avec un peu de chance, par nous livrer gentiment un ou deux indices qui nous permettraient d’entrer en contact avec la fameuse Anna… et puis ciao-bye, on se fait la bise, et tout le monde est content.
C’était sans compter sur le fait qu’on aurait affaire à de vrais tordus. Est-ce que vous vous rendez compte que Blanks nous a fait poireauter pendant 25 minutes sur le parking de l’église alors que lui se planquait dans la voiture juste à côté ? Je ne sais pas quel est le problème de ce mec, mais il faut qu’il se fasse suivre. Espionner les gens comme ça, c’est bizarre, quand même, non ?
Et maintenant, ça fait au moins quarante bornes qu’on est collés au train de son vieux pickup Mazda. On est sortis de la ville, on a passé le grand pont suspendu depuis un bail déjà, et on ne sait toujours pas où il veut nous emmener. Vous savez quoi ? C’est vraiment n’importe quoi, cette histoire. Et ça ne sent pas très bon. Je suis bien contente que Washington, le garde du corps de Dick, soit avec nous.
- Dick, j’ai un mauvais pressentiment. Jure-moi qu’on ne va pas se faire kidnapper.
- Tu me connais, très chère Matsya, je suis capable de promettre à peu près n’importe quoi à qui voudra bien me croire, ce n’est pas le genre de chose qui me dérange habituellement. Cependant, sache qu’au cas où nous serions effectivement victimes d’un enlèvement, j’ai souscrit une police d’assurance spéciale qui couvre la rançon avec une franchise d’à peine 50 000 dollars, à condition que j’aie un garde du corps avec moi. De cette manière, tu es de facto couverte également.
- Super. Ça me donnerait presque hâte qu’ils nous séquestrent et qu’ils me violent.
- Je ne pense pas que tu devrais t’inquiéter. Tu vaux beaucoup trop cher pour qu’ils te fassent quoi que ce soit.
Washington met son grain de sel dans la discussion :
- Vous savez, patron, même là-dessus on ne peut plus être sûr, de nos jours. La semaine dernière, il y a une junkie qui a braqué une épicerie pour voler la caisse et des couches pour bébé… sauf qu’au moment de partir, elle a oublié la caisse et son gosse. Ces gens-là, les « meth-heads », ça fait parfois des choses vraiment très, très bêtes, et ça ne s’en rend compte qu’une fois devant le…
Mais quel con ! Avant, je n’en menais déjà pas large ; maintenant, grâce à lui, je flippe comme une malade. Je le coupe avant qu’il ait eu le temps de finir sa phrase.
- Merci Washington. Jusqu’à il y a cinq secondes, j’étais rassurée que vous soyez avec nous.
- On va bientôt être fixés sur notre sort, dit Dick : il met son clignotant, on prend la prochaine sortie.
L’endroit où on s’est arrêtés ne ressemble à peu près à rien. On est en plein milieu d’une forêt marécageuse comme il y en a tant dans la région, il y a un restaurant qui s’appelle Charlie’s Crab Shack avec des néons colorés un peu kitsch. Juste deux voitures dans le parking. Dick demande à Washington de se garer de manière qu’on puisse nous voir de la route au besoin.
Bon, la plutôt bonne nouvelle, c’est que, après examen plus détaillé, Tyrone Blanks n’a pas l’air d’un junkie. Peut-être d’un psychotique, vu comment il passe son temps à regarder autour de lui comme s’il s’attendait à ce qu’il y ait des snipers dans ce trou paumé, mais pas d’un drogué. Je ne jurerais pas qu’avec ses dreadlocks il ne se fume pas un joint ou deux de temps en temps, mais il a l’air de quelqu’un en pleine possession de ses moyens. Au moins, s’il nous kidnappe ou nous tue, on sait qu’il l’aura fait en pleine connaissance de cause.
En revanche, les deux potes à lui qui attendaient dans l’une des deux voitures, eux, ont l’air franchement patibulaires. A l’opposé de Blanks, qui est mince, assez finement musclé, et finalement plutôt stylé, dans son genre, eux sont obèses, mal fringués, suintants, et couverts de tatouages moches. Précisément le genre de type que vous verriez bien braquer une station-service, ou sortir la batte de baseball si vous accrochez un de leurs rétroviseurs.
Blanks nous fait signe de rester dans notre voiture. Il fait trois fois le tour du parking dans l’espoir de détecter on ne sait quoi, puis, n’ayant rien trouvé, il nous invite enfin à sortir.
A peine la portière ouverte, c’est le choc thermique. Quarante degrés. Humide comme on n’a pas idée. On pourrait faire cuire des brocolis à la vapeur rien qu’en les laissant dehors. Je m’attache les cheveux en espérant que ça fera circuler un peu d’air sur ma nuque, évidemment sans effet.
Blanks s’adresse à Dick :
- Vous avez l’argent ?
- Oui, bien sûr, où avais-je la tête. Si vous voulez bien me permettre deux petites secondes…
Dick saute dans le pickup avec une énergie surprenante vu la température et s’apprête à saisir derrière le siège la mallette Vuitton où il a mis les billets, quand tout à coup Blanks hurle :
- STOP !
Deux fusils et un revolver braqués sur Dick en même temps. En une demi-seconde, Washington s’interpose et les tient en joue à son tour. Dick réussit à garder son calme et son sourire Ultra-Brite. Et moi, la blonde de service, devinez ce que je fais dans ce genre de situation ? Hé bien je me mets à hurler, pardi !
Dick tente de calmer le jeu :
- Messieurs, pas d’inquiétude à avoir : je vais prendre la mallette tout doucement, et de cette manière, vous pourrez compter les billets.
Blanks me jette un regard furibond. Je crois qu’il est saoulé que je crie.
- Quoi, pourquoi vous me regardez comme ça, vous ? Genre, je passe à ça de mourir dans une fusillade, et j’ai même pas le droit de crier ?
Dick me fait les yeux doux pour que je me calme, mais mon pouls est monté à 200 à la vue des armes, et il faut que j’évacue l’adrénaline, c’est plus fort que moi :
- On est dans un pays libre ! Je suis une citoyenne américaine, je peux crier autant que je veux ! Et puis vous avez peur qu’on dérange qui, ici ? Les alligators ?
Soupir las de Blanks, qui préfère ne pas répondre. Il s’adresse à Dick.
- Nous ne devons pas rester ici trop longtemps. Vous deux, dit-il en désignant Dick et moi, vous montez dans ma voiture. Toi, fréro, dit-il en s’adressant à Washington, désolé, mais il va falloir que tu restes ici.
Dick intervient :
- Sauf votre respect, monsieur Blanks, il est indispensable que Washington vienne avec nous.
Washington est un ancien nageur de combat chez les Marines. Même s’il a pris un peu de bide depuis ses grands jours, des cailleras du Sud comme ça, qui se font les muscles en jouant à la Playstation, il s’en fait trois au petit déjeuner. Ce serait bien de l’avoir avec nous. Cela dit, je parierais dix contre un que ce n’est pas du tout, du tout à notre sécurité que Dick pensait en disant ça, mais simplement à sa maudite police d’assurance…
- Impossible.
- Tenez, pour vous montrer que je peux faire un effort, je vous propose 10 000 dollars de plus.
- J’ai des ordres, et ils sont stricts. Seulement vous deux, sinon on ne fait pas affaire. A vous de décider.
Ah bon, des ordres ? Tiens donc, mais de qui ? D’après ce que m’avait dit Dick, je croyais Blanks à son compte… et là, je découvre que, finalement, il travaillerait pour quelqu’un ? Intéressant.
Il continue et nous tend un vieux sac en toile kaki tout pourri :
- Je vais aussi vous demander de laisser vos téléphones ici et de mettre l’argent dans ce sac. Ce n’est pas contre vous, c’est pour éviter qu’on se fasse repérer par GPS. Mais si ça vous rassure, vous pouvez garder le flingue.
Sans dire un mot, et en signe d’acceptation tacite des conditions de Blanks, Dick sort ses trois téléphones de ses poches, enlève sa montre (« elle aussi est équipée d’un GPS », précise-t-il), transfère les liasses de billets dans le sac, et embarque le semi-automatique de Washington (dont, je suis sûre, il sait se servir).
Blanks se tourne vers Washington, l’air apaisé, avec, pour la première fois, une esquisse de sourire :
- C’est ton jour de chance, cousin, parce que mon pote Charlie fait les crabes les plus frais de toute la Caroline du Sud. Et aujourd’hui, l’addition est pour moi. Tu regretteras pas.
Clin d’oeil.
En ce qui me concerne, cependant, vous devinerez bien ce genre de joyeuse connivence virile, ça me laisse de marbre. Hors de question que je me laisse embringuer dans ce traquenard.
- Hé bien moi, je me ferais volontiers un petit crabe, moi aussi. Avec une petite bière, pour me remettre de mes émotions. Messieurs, je vous laisse y aller tous seuls.
- Je pense au contraire que vous aurez envie de venir avec nous.
- Ah oui ? Vous pensez, vous, c’est nouveau ! Je croyais que vous suiviez les ordres ?
- Suivre les ordres de ma bien-aimée Anna est un plaisir, et je les suis sans discuter car je lui fais confiance. Quant à vous, j’ai d’assez bonnes raisons de penser que vous avez une ou deux choses à lui dire, je me trompe ?
OK, il a gagné. Je sens bien que je vais au-devant des emmerdes, mais si Anna est de la partie, je n’ai plus le droit d’hésiter. Avec un duckface de dépit à faire pâlir d’envie Lana Del Rey, je sors mon téléphone et le donne à Washington.
2 commentaires
C’est vous qui l’avez dit…